L'aut'journal
Le mercredi 26 juin 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
L'homo libéralus !
N° 223 - octobre 2003
Le mois Chartrand
Je retiens surtout la tendresse et la franchise
Luc Picard
Je ne connais pas beaucoup Michel Chartrand. Je l’admire, c’est entendu. Je l’aime, cela va de soi. Mais je ne le connais pas beaucoup. J’avais 15 ans, je me définissais comme un marxiste chrétien avec le plus grand sérieux du monde… La colère montrait le bout de son nez et derrière ce nez-là Chartrand n’est jamais loin. Plus tard, Chartrand, c’est devenu un livre, un film, quelques discours attrapés ici et là. Cette fois-ci, j’attrape un bout du vrai Michel, son courage, son engagement politique, son charme, son indéniable talent de viveur. Je me sens complètement impressionné par sa force, sa persévérance, son irrésistible sens de la dignité humaine. Ici-bas, c’est pas souvent qu’on voit la liberté se promener sur deux pattes québécoises. Et pourtant, la voilà la liberté, toute fière d’elle, bien plantée dans ses yeux, nichée sous ses sourcils généreux. Libre, Michel l’est ; après tout, il faut être libre pour se permettre un rire aussi improbable que le sien. Un rire qui ressemble diablement à un cri du cœur. Et je me dis, en le regardant, que quelqu’un l’a beaucoup aimé parce qu’il faut beaucoup d’amour pour libérer un rire comme celui-là.

Plus tard, à l’hiver 1997, Alain m’appelle :

.Je fais une série sur mon père, est-ce que ça t’intéresse ?

.Quel rôle ?

.Ben Michel…

Je suis sous le choc. Je ne peux pas dire oui, mais c’est sûr que je ne peux pas dire non. Je sais que c’est un rôle terriblement dangereux.

.J’ai besoin d’une semaine.

.Parfait, salut, mon frère.

Ce « mon frère » va raisonner dans ma tête toute la semaine. Je sais très bien en le quittant que je vais dire oui, mais j’ai besoin de quelques jours, je me fais l’impression d’un homme qui fait trois fois le tour de sa chambre d’hôtel pour s’assurer qu’il n’a rien oublié avant d’entreprendre son prochain grand voyage. Un voyage à l’intérieur de Chartrand, croyez-moi, c’est pas r’posant.

Dès lors, je me mets à lire, à regarder tout ce qu’il y a à regarder sur Michel. J’y vais doucement, tranquillement. Je ne veux pas trop le chercher. Je veux aussi lui donner la chance de venir à moi. Apprivoiser un personnage, c’est comme apprivoiser une bête; il y a des moments où il faut se taire, observer et attendre que la bête se pointe. La bête s’est pointée un soir d’été dans un restaurant de la rue Saint-Denis. Cette fois, c’est le vrai Michel en chair et en os, tout habillé de fleurs, de poésie et de latin (les fleurs, c’était pour ma blonde, bien sûr). Sa voix chaude et tonitruante monte et danse sur la terrasse du Symposium et soudainement, brusquement, tout se met à vivre un peu plus fort autour. Il me serre la pince comme à un vieux frère et du coup ma timidité disparaît en même temps que ma main dans la sienne. Il fait quelques blagues à mes dépens, raconte des histoires, m’offre un cigare.

Moi, j’écoute, je ne l’observe pas, je l’absorbe, sans vraiment le vouloir. Il me fait ce soir-là l’impression d’un grand fraternel, d’un amoureux de la vie et de l’humanité. Rien de ce que je pensais de lui n’est démenti. Évidemment, quelques petites choses s’ajoutent… parfois une toute petite touche de mauvaise foi, une exagération ou deux, quelques jugements expéditifs… mais bon, je passe là-dessus, c’est un hommage c’est tout. Mais je retiens surtout la tendresse.

Et ce beau vieux mot qu’on utilisait jadis pour la liberté : la franchise. Michel Chartrand est un homme franc. Et je l’en remercie pour mon pays et pour moi. Je l’aime, cela va de soi. Je l’admire, c’est entendu. Salut, mon frère.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.