L'aut'journal
Le jeudi 18 juillet 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Finies les folies !
N° 222 - septembre 2003
La jeune revue Mens réinterprète la Révolution tranquille
La nolstalgie d’un Québec qui n’a jamais existé
Michel Lapierre
Saviez-vous qu’au Canada français la censure a interdit Les Enfants du paradis et qu’à propos de ce film jugé obscène il y a eu un incident diplomatique ? Et que d’articles sur notre pourriture ! Je les ai lus ; c’est à ne pas croire ! Eh bien, je propose à dose massive des œuvres de Delly à nos chers amis canadiens : ils verront que nous ne le cédons à personne pour la vertu telle qu’ils la conçoivent, ni pour ce qu’ils appellent les bons livres. » C’était le 25 avril 1947, dans le quotidien parisien Combat, que l’un des plus grands écrivains catholiques du xxe siècle faisait cette cinglante remarque inspirée par l’interdiction du chef-d’œuvre du cinéma français.

François Mauriac ne faisait pas cavalier seul. D’autres catholiques français ont livré des témoignages semblables sur l’obscurantisme, l’aliénation et la bêtise qui tenaient trop souvent lieu de catholicisme dans le Québec d’avant la Révolution tranquille. Teilhard de Chardin était loin de considérer l’université Laval comme un haut lieu de l’esprit et Claudel, tout conservateur qu’il était, n’appelait pas pour rien le Canada français le « Tibet du catholicisme ». Et si l’on tient compte de la charité chrétienne et de la simple politesse qui honoraient ces écrivains, on peut deviner ce qu’ils pouvaient penser au fond d’eux-mêmes…

C’est en parlant en joual de ses « chers colons » que le brave curé Labelle, dans le salon de Léon de La Brière, avait charmé la bonne société catholique de Paris. Au contraire, les ecclésiastiques et les laïcs qui auront joué, chez nous, aux bonne-ententistes coloniaux et aux inquisiteurs, en se servant d’un catholicisme d’Ancien Régime comme tremplin social et en dédaignant le Tartuffe, de Molière, n’auront pu impressionner les catholiques d’une France largement voltairienne et républicaine.

Dans le numéro de la jeune revue Mens consacré à une réinterprétation de la Révolution tranquille, les auteurs du dossier, qui font preuve d’une surprenante unanimité, croient que le plus grand événement de l’histoire du Québec nous aurait fait oublier « notre passé catholique ». En lisant leurs articles, on sent qu’ils imaginent que ce passé était digne du raffinement des aristocrates dévots du Grand Siècle. On se demande alors pourquoi un catholicisme si antique, si élégant, si glorieux et si mystique, après s’être jeté désespérément dans les bras d’un catholicisme protestantisé à l’irlando-américaine, s’est écroulé comme un château de cartes.

Que notre catholicisme, enrobé désormais d’une sauce charismatique, se trouve réduit à un fondamentalisme protestant romanisé, cela ne devrait pas consoler ces historiens qui se délectent des splendeurs de la civilisation. Ils ne rêvent pas à Renée Martel, notre reine du country, en train de chanter une chanson « chrétienne » à Évangélisation 2000, l’émission culte du renouveau catholique. Ils rêvent à saint François de Sales, à Bérulle et à Bossuet…

Pour justifier leur profonde nostalgie de la civilisation catholique, Daniel Tanguay et E.-Martin Meunier s’appuient sur les confessions de deux bons auteurs qu’ils nous présentent comme des zélateurs repentis de la Révolution tranquille : Pierre Vadeboncoeur, « agnostique paradoxal », et Jacques Grand’Maison, toujours chanoine. Tanguay traite du premier et Meunier, du second. Leurs articles s’harmonisent parfaitement.

Selon les deux historiens, Vadeboncoeur et Grand’Maison auraient fini par rejeter le délire hédoniste et marxiste des boomers, symbolisé par le bain de boue des tout-nus de Woodstock, la fureur de L’Osstidscho et le gigantesque nuage de pot de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix. Ce sont les épiphénomènes, apparus après la Révolution tranquille et communs à tout l’Occident, qui obsèdent Tanguay et Meunier, et non pas le phénomène, beaucoup plus terre-à-terre, de cette révolution indispensable.

Que la Révolution tranquille, ce rattrapage social enclenché entre 1960 et 1966, ait été l’œuvre de gens cravatés et aux cheveux courts qui visaient à réduire le retard intolérable du Québec dans les domaines de l’économie et de l’enseignement, cela semble échapper aux deux collaborateurs de Mens. C’est pourtant cette « marche en avant » et cette « maîtrise de nos destinées » qu’en 1967 saluait, « de toute son âme », Charles de Gaulle, qui dort dans la Pléiade aux côtés de saint Augustin, de Claudel et de Mauriac…

Tanguay et Meunier ne peuvent s’imaginer que la Révolution tranquille s’est en grande partie réalisée grâce à l’obstination d’un simple fumeur de tabac. Ils ne veulent pas trop entendre parler de ce petit homme à la voix éraillé qui, dans l’ancien hôtel Ford, rue Dorchester, à Montréal, au cours des années cinquante, maîtrisait d’une manière inégalée, quelque chose de supérieur à la radio, aux journaux, aux revues, aux discours, aux sermons et aux livres : la télévision. Quant à Frédéric Demers, un autre collaborateur de Mens, s’il reproche avec raison à nos historiens aveugles d’avoir sous-estimé le pouvoir du petit écran, il ne peut se résoudre à admettre que c’est à titre de grande personnalité de la télévision que René Lévesque a pu pousser le gouvernement de Jean Lesage à nationaliser l’électricité, à nous donner un véritable système d’enseignement et des outils de développement économique. Et dire que cette modernisation nécessaire reste encore inachevée !....

Un quatrième historien, Gilles Labelle, exhume le Journal d’un inquisiteur, de Gilles Leclerc, pour nous montrer que ce Torquemada baroque avait, dès 1960, prédit la dérive païenne et matérialiste de la Révolution tranquille, devançant la réflexion de Vadeboncoeur sur notre « déspiritualisation » et l’analyse que Grand’Maison a faite de notre « nouvelle classe » je-m’en-foutiste.

Les artisans du dossier noir de la Révolution tranquille ont beau croire au bien-fondé de toutes ces condamnations morales, ils ne s’aperçoivent pas qu’en s’appuyant sur un raffinement catholique qui n’a jamais existé chez nous, ils relancent le nationalisme stérile de Lionel Groulx et de Fernand Dumont pour empêcher, parmi les croyants et les incroyants, toute redéfinition altermondialiste de l’indépendantisme québécois. Le chapeau de cow-boy « catholique » de Renée Martel, vestige de notre religiosité calculatrice et bornée, c’est, au fond, celui de George W. Bush.

Mens, Revue d’histoire intellectuelle de l’Amérique française, Printemps 2003

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.