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Finies les folies !
N° 222 - septembre 2003
Un toit pour toutes, une fois pour toutes
La maison Parent-Roback abrite onze organismes
Ginette Leroux
C’était au mois de mai. Il pleuvait et les vieilles pierres grises de l’étroite rue Sainte-Thérèse dans le Vieux-Montréal affichaient leur belle noblesse ancestrale malgré les travaux qui entravaient la circulation sur presque toute sa longueur. Située au 110, la bâtisse de pierres et de briques, haute de cinq étages, abrite la Maison Parent-Roback, lieu que se partagent onze organismes œuvrant à la promotion de la condition féminine.

Au deuxième étage, Anne St-Cerny, responsable de la formation et de l’accompagnement des femmes du Regroupement Naissance-Renaissance, m’attendait. Généreuse de son temps, elle a fait avec moi le tour du propriétaire, narrant l’historique de la Maison et toutes les étapes qui ont contribué à la mise au monde de ce projet exceptionnel.

L’édifice fut construit en 1913 par Hudon et Orsalie, des importateurs de vin, et restauré en 1991 par les architectes Boutros et Pratte qui reçurent, pour leur accomplissement, le Prix du Gouverneur général en plus d’une mention de l’Ordre des architectes dans la catégorie conservation architecturale en 1994.

« Il faut reculer jusqu’en 1995 pour retracer l’origine du projet de la Maison », me dit Anne St-Cerny. À l’époque, des discussions entre les groupes québécois et canadiens de femmes les confrontent à la même évidence : le désengagement de l’État tant au fédéral qu’au provincial fait mal. De ces rencontres, les Québécoises retiendront l’idée d’un effort collectif de collecte de fonds dont le dénominateur commun sera l’achat d’une maison. L’aventure commence.

« Le consensus atteint, le projet est mis en route, poursuit Anne St-Cerny. Un échéancier de deux ans est déterminé pour mener le projet à terme. Bâtir son quartier, un groupe de ressources techniques en habitation, est pressenti pour dépister les bâtisses susceptibles de nous intéresser. » D’une centaine au départ, une dizaine de bâtisses sont visitées par le comité. Celle de la rue Sainte-Thérèse a suscité un enthousiasme collectif. « Un réel coup de foudre », soutient mon interlocutrice.

Entre l’offre d’achat et la signature, trois mois se sont écoulés, période d’une course contre la montre au financement. « Bien que la caisse populaire ait été notre premier prêteur, les communautés religieuses féminines sont les premières à croire au projet et à donner confiance aux autres bailleurs de fonds. En tant que partenaires du projet de financement alternatif, elles ont accepté de nous prêter des fonds à 2 % d’intérêt pour les 20 prochaines années. La Confédération des caisses populaires et d’économie Desjardins, notre troisième prêteur, nous a offert un montant de 300 000 $ avec un taux hypothécaire comparable à celui des religieuses, sans rien à rembourser avant trois ans. Par contre, à part une subvention de la Condition féminine Canada pour l’étude de marché, l’aide gouvernementale s’est fait attendre », relate la représentante du groupe Naissance-Renaissance.

« Par ailleurs, précise-t-elle, il est important de souligner qu’en l’an 2000, beaucoup de communautés religieuses ont transformé leur prêt alternatif en don, ce qui représentait une somme de 80 000$, incluant capital et intérêt. Aussi, le Mouvement Desjardins a renoncé à une partie du remboursement de la dette. »

Les garanties en main, en décembre 1997, douze organismes réunis sous forme de corporation, pour qui il s’agit autant « d’un acte de foi que d’une décision collective », deviennent propriétaires de la Maison Parent-Roback. Rénovations, aménagement des lieux selon les goûts et les besoins de chacun et déménagement précèdent l’inauguration officielle du 27 septembre 1998, événement durant lequel Mme Hedy Fry, secrétaire d’État, en profite pour annoncer une subvention d’un montant global de 400 000 $ à quatre groupes de la Maison et confirme que la Maison Parent-Roback « constitue un témoignage tangible des réussites des femmes lorsqu’elles travaillent en collaboration ». C’était un premier pas vers l’autonomie.

La Marche mondiale des femmes a été un moment crucial où toutes les forces en présence ont été mises à profit. « La FFQ a littéralement envahi la Maison, raconte Suzanne Biron, adjointe au développement de l’R des femmes. Même si ce n’était pas un projet de la Fédération des femmes, mais plutôt un projet de la coalition, tous les groupes ont consenti à céder de l’espace et à prêter du personnel, ce qui a facilité le travail d’organisation et permis une énorme économie d’argent et d’équipements. À partir du mois d’août jusqu’au mois de novembre, ça roulait 24 heures sur 24 dans la bâtisse. » Un bel exemple de cause commune privilégiant l’entraide sur la compétitivité.

Aujourd’hui, la Maison Parent-Roback est reconnue comme le modèle québécois sur lequel le gouvernement s’appuie pour créer des programmes donnant la chance à d’autres de se regrouper. De même que les déléguées européennes, accueillies à la Maison lors de la Marche mondiale des femmes en l’an 2000, sont reparties avec en tête le rêve d’imiter cette exceptionnelle réalisation.

L’heure du développement a sonné, car l’équipe de travail de base est maintenant stable, trois postes vitaux étant assurés : la conciergerie, l’administration et la coordination. De plus en plus, le lieu se fait connaître. Les rencontres publiques se multiplient : conférences le midi, lancements de publications (notamment les livres de Madeleine Parent et de Françoise David et ce, à la demande expresse de leurs maisons d’édition).

« La Maison Parent-Roback n’est pas qu’un lieu mais un symbole, affirme Annie Pelletier, la coordonnatrice. Toutes veulent y venir, ce qui crée des liens avec l’extérieur. »

De locataires à propriétaires, les femmes, fortes de leurs expériences de vie, ont réalisé leur vœu le plus cher : se gérer pour avancer.

Les femmes ont besoin d’ancrage. S’ancrer pour s’enraciner. S’enraciner pour ensuite laisser un héritage à celles qui prendront la relève. Cette quête de liberté passe par la voie de l’appartenance. Et, qui peut s’appartenir s’il n’a même pas un toit à se mettre sur la tête ?

L’entente est-elle possible entre soixante femmes ?

Anne St-Cerny venait à peine de compléter l’historique lorsque Suzanne Biron, adjointe au développement de l’R des femmes, Nicole Caron, présidente du conseil d’administration de la Maison, et Annie Pelletier, coordonnatrice, prennent place autour de la table. S’ensuit une discussion animée qui permet de prendre le pouls de la vie quotidienne de la maisonnée.

Une économie véritable de temps et d’argent, la création de liens étroits entre les groupes, l’aide et le soutien réciproques, et une dynamique exceptionnelle sont les avantages reconnus au départ. Mais qu’en est-il de la cohabitation ?

La réponse fuse. « La preuve, c’est qu’on est encore toutes là, sauf un groupe, et cela depuis cinq ans, affirme Nicole Caron. La cohabitation s’est développée, les premières années ayant d’abord servi à stabiliser les groupes, le fonctionnement sur les étages et le partage des services. Maintenant, on apprécie la proximité : on s’appelle et on se voit, c’est rapide et efficace. On peut même faire des réunions à l’heure du dîner, souvent le seul moment libre de la journée. » Mais la discrétion reste la condition essentielle pour travailler ensemble et le respect est de rigueur. Ne jamais s’ingérer dans ce que fait l’autre malgré des situations difficiles, plutôt offrir de l’aide ou encore un soutien. Aux règles personnelles s’ajoutent les règlements d’un code de fonctionnement interne très technique en ce qui concerne les espaces communs : affichage, nettoyage, vaisselle, sécurité de la bâtisse.

Mais l’entente est-elle possible entre soixante femmes qui travaillent au quotidien dans une même boîte ? « Si votre article servait juste à dire que ce n’est pas vrai que les femmes qui travaillent ensemble s’engueulent tout le temps, lance Nicole Caron, il aurait atteint son but. Il n’y a pas plus de tension entre femmes qu’il y en a dans les groupes mixtes ou dans les groupes uniquement masculins. Des tensions certes, c’est normal, mais elles ne sont pas liées au contexte uniquement féminin. D’ailleurs, nos chums viennent de temps en temps porter des boîtes ou un meuble et il y a le concierge qui aime bien travailler avec nous », ajoute-t-elle en riant.

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