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Finies les folies !
N° 222 - septembre 2003
Il veut pousser plus loin le concept des Vacances de Monsieur Lambert
Yves Lambert magasine et emmagasine
Ginette Leroux
Avec sa voix énergique, généreuse, souriante, son feutre bien calé sur la tête, en manches de chemise et pantalons à bretelles, il a, depuis les années soixante-dix, non seulement réussi à imposer la musique traditionnelle québécoise, mais l’a réinventée. Tellement qu’il a fait école. Le 12 janvier 2003, suite à une série de concerts d’adieu, la Bottine Souriante rendait à Yves Lambert son âme, sa liberté. Qu’est-il devenu depuis ?

« Quand tout ça a cessé, je me suis senti perdu. Ce n’était pas seulement l’inactivité qui m’oppressait, mais une crise de confiance m’a assailli. Est-ce que je serais encore capable de repartir de zéro après vingt-six ans au sein d’une énorme organisation et d’une œuvre gigantesque ? L’hiver de glace, c’est le souvenir qui me reste de l’hiver 2003. C’était comme le gros tuyau qui passe derrière chez nous : cinquante pieds de métal qui entre dans mon sous-sol et qui, en mars, a gelé. J’étais glacé en dedans comme en dehors », raconte la figure emblématique de la Bottine Souriante. Ce fut l’occasion d’une prise de conscience, un grand ménage intérieur qui l’amène vers l’essentiel.

« Il me fallait du temps pour sentir à nouveau les choses, dit-il. J’avais le goût de la recherche ethnologique et de renouer avec les porteurs de tradition, les vieux sans oublier les jeunes groupes de musique traditionnelle ; j’ai joué avec quatre ou cinq de ces derniers qui, c’est pas compliqué, jouent tous de la Bottine », ajoute-t-il en riant.

Pour celui qui était la voix de la Bottine Souriante, sa nouvelle carrière passe par une indépendance d’esprit et une dynamique différente. « Il y a longtemps que j’y songe. J’ai le goût d’emmener les gens dans mon monde qui n’est pas nécessairement ce qu’ils connaissent de moi. J’ai envie de réinventer la scène », annonce-t-il. Il souhaite une atmosphère intimiste, un équilibre sonore, une enveloppe plus acoustique, plus épurée dans de petites salles – sans exclure les grandes. Il veut pousser plus loin le concept des Vacances de monsieur Lambert, son disque solo.

L’accordéon, son instrument fétiche, s’impose toujours. « Tout passe par cet instrument dans mon intérieur artistique, c’est ma référence première, mon “ ground ” », explique-t-il. Choisissant la « toune » la plus dure qu’il puisse trouver, il s’attelle l’hiver durant à jouer. Le contact est rétabli.

Sa recherche ne s’arrête pas à la forme, un répertoire nouveau s’impose. L’Histoire est une de ses préoccupations et il est en quête d’auteurs qui traduisent la réalité historique québécoise. Il me fredonne cette chanson de Raymond Lévesque « Le Front de beu » qui raconte la découverte de l’Amérique. « Pour partir de Saint-Malo sur un tout petit bateau ; S’en aller vers l’inconnu sur la mer qui brasse et rue ; Faut avoir un front de beu… » Ce refrain est à l’image des Québécois d’origine française, des marins téméraires qui, contre vents et marées, ont traversé de rudes épreuves en quête d’un continent nouveau, d’une vie nouvelle.

L’absence d’engagement politique dans les chansons traditionnelles le dérange. Prendre la parole est politique, peu importe le genre de musique, la scène est une tribune. Il est important pour lui d’en développer la conscience. « Ça fait des années que j’essaie de rendre les textes plus politiques – pas le poing en l’air et “ nous vaincrons ! ” – mais en amenant une certaine réflexion sociologique », explique-t-il. Il fait référence aux Cowboys fringants et à Loco Locas. « Ça fait 26 ans que je fais swinger le monde, maintenant j’ai le goût de les faire flotter, aller plus haut, à d’autres niveaux : les pieds vont continuer à danser mais la tête va être connectée », s’empresse-t-il d’ajouter. Être un observateur critique, voilà son but ultime.

Mais il est aussi conscient qu’il faut varier le menu pour plaire à son public. Le nouveau répertoire comprend, notamment, la solitude des vieux, la chanson du père Chaperon sur l’absence de la mère et des chansons plus légères, telle La Fruitière, « une chanson lesbienne irrésistible, verbeuse et juteuse », ajoute-t-il, heureux de sa trouvaille.

Yves Lambert se définit comme un artisan, au même titre qu’un menuisier ou un ferblantier. « La musique est un outil, ce n’est pas une fin en soi, c’est ce que l’on fait avec cet outil qui est important. Souvent l’artiste est déconnecté de son œuvre. La renommée apporte des privilèges, mais c’est éphémère », dit l’ex porte-parole de la Bottine Souriante. Fini pour lui de faire tourner la grande industrie !

Pour l’instant, il magasine et emmagasine. Des projets pleins la tête. Avec Jean-Paul Guimond, un chanteur de 70 ans, dont l’immense répertoire de chansons à répondre est la référence au Québec en la matière. Avec Gilles Pitre, calleur et violoneux, le nouveau directeur de Mémoire et Racines, le festival de musique traditionnelle de Lanaudière.

Sa démission, mûrement réfléchie, le reconnecte avec lui-même. « Moi, le traditionnel de souche et cul-terreux, bon vivant, mais pas vedette, est-ce que je continue à tout miser sur ma carrière avec la Bottine dont la reconnaissance s’est amplifiée, avec les années, au point de devenir internationale, ou est-ce que je respecte mes choix ? Cette question revenait sans cesse, comme un leitmotiv, avoue-t-il. Je suis un homme instinctif, je vis dans la poésie, le sentiment. Je veux refaire nos forces créatrices de gauche », ajoute-t-il, convaincu.

Il compte reprendre la route pour donner des spectacles. Il aimerait aller en Bretagne et sur la Côte Ouest des États-Unis où il est connu. Avec ses musiciens, il veut prendre le temps de manger, parler, jouer, retourner chez l’habitant. Abolir les barrières qui mettent à l’écart. Enfin, pouvoir goûter à la vie avec sa blonde Françoise, sa plus grande complice, avec qui il adore voyager.

Le 23 août dernier dans le cadre du Festival de Saint-Paulin, avec « sa chum de toujours » Sylvie Genest au piano, Olivier Rondeau à la guitare et Joël Pronovost à la contrebasse, deux jeunes de 25 ans et 31 ans, Yves Lambert présentait son premier concert « post-Bottine ». « Un événement d’une importance historique… pour mon histoire à moi », me dit-il en riant.

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