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Finies les folies !
N° 222 - septembre 2003
Envoyé au Chili pour combattre le communisme, Jean Ménard se convertit au marxisme
Le plan secret du Vatican
Pierre Dubuc
Bien qu’au Chili depuis 1962, Jean Ménard était au Québec en ce 11 septembre fatidique. « Avec Suzanne Chartrand et d’autres militants, nous avions déjà mis sur pied, à l’été 1973, un Comité de solidarité Québec-Amérique latine pour asseoir la solidarité naissante entre les peuples des deux extrémités de l’Amérique. Quand nous avons appris qu’il y avait un coup d’État, nous sommes allés chercher Michel Chartrand pour nous rendre chez le consul chilien à Montréal. Quelques jours plus tard, le Comité Québec-Chili était créé », raconte-t-il.

Jean a un souvenir très vif de l’immense élan de solidarité qui s’est alors soulevé au Québec en réaction au coup d’État. « Le moment le plus touchant, dit-il, fut pour moi cette manifestation de plusieurs centaines de femmes de Pointe-St-Charles qui ont défilé en silence, brassard noir au bras, dans les rues de leur quartier. »

« Cette solidarité, qui s’est traduite plus tard en générosité dans l’accueil des réfugiés chiliens, n’était pas le fruit du hasard, tient à rappeler Jean. Il y avait eu plusieurs campagnes de sensibilisation aux luttes des peuples d’Amérique latine, mais également à celle des Chicanos des États-Unis. Les plus âgés se rappelleront le boycott des raisins de la Californie. »

Plusieurs délégations de Québécois et Québécoises s’étaient également rendues au Chili pendant l’expérience Allende. « En 1972, rappelle Yves, une équipe de l’ONF est allée tourner un film accompagné de quatre mineurs, dont Théo Gagné, le dirigeant de la grève à la Noranda à Murdochville à la fin des années 1950. La Noranda était aussi très présente au Chili. Le film, réalisé par Maurice Bulbulian et Michel Gauthier, s’appelait La richesse des autres. Plus tard, via le Vidéographe, il y a eu le vidéo Jean et Alain Ambrosi : “ A la mierda los patrones ”. Même Pierre Nadeau a tourné un reportage qui fut présenté à la télé de Radio-Canada une semaine avant le coup d’État ».

Jean, de même qu’Yves et Jacques, ont cherché par le biais des activités du Comité Québec-Chili à faire partager aux classes travailleuses et populaires québécoises les leçons du travail politique réalisé au Chili. « Nous présentions, se rappelle Jean, un petit diaporama d’une dizaine de minutes et, après, les questions fusaient de la salle. Nous voulions témoigner de la solidarité et du courage du peuple chilien. »

Encore aujourd’hui, Yves raconte, comme si c’était hier, l’incapacité de la droite chilienne à faire plier le peuple, même avec des boycotts alimentaires. « Les gens disaient : J’aime mieux manger une tranche de pain debout qu’un steak à genoux ». Jacques revoit dans sa tête les travailleurs qui avaient décidé que la grève patronale des autobus ne les empêcherait pas de se présenter au travail, même s’ils devaient marcher dix kilomètres. « Je me souviens d’une pancarte, dans une manifestation, où c’était écrit : C’est un gouvernement de merde, mais c’est le mien ».

Jean déplore que le travail de conscientisation réalisé durant les dix années d’existence du Comité Québec-Chili n’ait pas trouvé une meilleure assise dans le Québec de cette époque à cause des clivages politiques qui traversaient alors le mouvement syndical et la société. « Les groupes maoïstes me dénonçaient, raconte-t-il, parce que je ne partageais pas leur rejet de la voie électorale comme leçon principale de l’expérience de l’Unité populaire ».

Je lui souligne qu’à l’autre extrémité du spectre politique « progressiste », Claude Morin attribuait le coup d’État au fait qu’Allende avait imposé son programme socialiste alors qu’il avait été élu avec à peine 35 % des suffrages et Morin se servait de cet exemple pour enfoncer l’étapisme dans la gorge du Parti québécois. Jacques balaie du revers de la main l’argument Morin. « La popularité du gouvernement était en progression constante et le coup d’État est survenu le jour même où Allende allait annoncer un plébiscite pour dénouer l’impasse parlementaire orchestrée par la droite afin de paralyser le gouvernement ».

Mais le fait demeure que le coup d’État a eu lieu et que l’expérience socialiste a été écrasée dans le sang. À qui en attribuer la responsabilité principale ? Aux erreurs de la gauche ? Ou bien à un rapport de forces par trop favorable à la réaction ? D’ailleurs, la déclassification récente des archives a confirmé ce que nous savions déjà : la force brute était au Chili, mais la tête à Washington, plus précisément dans les bureaux du secrétaire d’État Henry Kissinger, qui aurait déclaré dès l’élection d’Allende en 1970 : « Je ne vois pas comment on demeurerait les bras croisés quand un pays devient communiste à cause de l’irresponsabilité de son peuple ». Les grandes révolutions de l’Histoire se sont produites pendant que les classes dirigeantes étaient en guerre les unes contre les autres, s’affaiblissant mutuellement. Ce n’était pas le cas en 1973.

Jean souligne que le Chili de Pinochet a servi de laboratoire d’expérimentation à l’idéologie néolibérale que Thatcher et Reagan ont imposée par la suite dans leurs pays et à la grandeur de la planète. « Déjà, depuis cinq, six ans, à l’université, on formait ce qu’on appellera par la suite les Chicago Boys, par référence à leur gourou Milton Friedman, professeur à l’Université de Chicago, et un des chantres du néolibéralisme ». Aujourd’hui, selon les informations qui leur parviennent du Chili, on s’apprêterait à élire un parti digne de l’ADQ de Mario Dumont.

Le formidable retournement de situation survenu en trente ans laisse Jean Ménard perplexe. « Comment la gauche peut-elle prendre le pouvoir et le garder ? », se demande-t-il. Mais soyons optimiste, l’Histoire est riche en rebondissements imprévisibles. Jean lui-même nous rappelle au cours de la conversation qu’au début des années 1960 ses collègues et lui, alors missionnaires, avaient été envoyés en Amérique latine dans le cadre d’un plan secret du Vatican pour combattre le communisme. « Eh bien, nous sommes tous revenus “ marxistes ” ! », lance-t-il en jubilant.

Au cours des dernières années, Yves, Jacques et Jean sont retournés au Chili. En 1982, Yves et sa conjointe se sont cogné le nez à l’aéroport de Santiago et ont dû rebrousser chemin. Mais, en 1990, il a réussi à entrer. Jean y est retourné quatre fois depuis 1980, mais non sans problème à la douane à chaque occasion. La dernière fois, le douanier lui a montré ce qui apparaissait sur son écran lorsqu’il pitonnait son nom sur le clavier : « Jean Ménard, recherché par la justice ».

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