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Finies les folies !
N° 222 - septembre 2003
Il y a 30 ans, Yves La Neuville et Jacques Boivin étaient à Santiago au Chili
Des cadavres suspendus aux lampadaires, ça s’oublie pas!
Pierre Dubuc
Le matin du 11 septembre 1973, le Québécois Jacques Boivin, établi au Chili depuis 1966, va, comme chaque matin, prendre possession de 500 kilos de poissons. La coopérative où il travaille est un des rouages d’une organisation mise en place pour contrer la campagne de la droite qui emmagasine les vivres pour affamer le peuple. Les poissons sont pêchés en haute mer par des bateaux frigorifiques et distribués dans les quartiers populaires de Santiago par des gens comme Jacques qui connaissent les habitants du barrio qui font la file devant lui. Ils connaissent leurs besoins, et peuvent donc organiser un rationnement intelligent.

À 8h00, à la radio, on parle de mouvements de troupes au sein de la marine à Valparaiso, sans plus. À quelques kilomètres de là, Yves La Neuville, déjà à l’usine où il est camionneur, entend la même nouvelle. Il se dit : « Ça n’ira pas loin ». Déjà, quelques mois auparavant, il y avait eu une tentative de coup d’État, vite avortée.

Cette fois, cependant, c’est vrai. « Par la suite, raconte Yves, au Chili depuis 1961, on s’est rendu compte que la tentative du mois de juin n’avait été qu’une répétition générale pour permettre à l’armée d’identifier les poches de résistance éventuelles de façon à pouvoir les écraser ».

Jacques et Yves prennent rapidement conscience que, cette fois-ci, les choses sont différentes. « À 11h30, se remémore Jacques, j’avais fini ma vente de poissons. En voulant sortir du quartier, je me rends compte que toutes les routes sont bloquées par les militaires. Je réussis à me frayer un chemin pour me rendre chercher ma femme Vicky à la clinique, où elle devait être pour un contrôle de maternité, mais je fais face à une porte cadenassée. Une fois rendu à l’usine, nous nous réunissons, les 125 vendeurs, et nous nous posons la question : qu’est-ce qu’on fait ? Nous ne savions pas quoi faire. J’appartenais au MAPU, un parti politique membre de l’Unité populaire. Le mot d’ordre est venu : allez-vous en chacun chez vous, le parti vous contactera. Inutile de dire qu’il ne l’a jamais fait ».

Quant à Yves, le camionneur, il se voit assigné la tâche d’aller chercher, accompagné de deux militants, « quelque chose » dans un quartier huppé. « C’était une photocopieuse qu’il fallait rapporter à la shoppe. Par la suite, explique-t-il, je devais faire une autre commission avec un autre gars, mais nous nous sommes butés à un convoi militaire. Nous avons rebroussé chemin et nous avons décidé, les ouvriers, de demeurer dans l’usine ». Son usine n’étant pas stratégique, les militaires ne l’ont pas immédiatement occupée. Ce n’est que trois semaines plus tard que les militaires se sont pointés avec l’ancien patron pour qu’il reprenne possession de l’usine, que les travailleurs avaient par ailleurs acquise dans des ventes à l’encan, pour la transformer en coopérative.

Yves et Jacques ne se rendent pas immédiatement compte de ce qui se passe. « Au pire, disent-ils, nous pensions avoir affaire à un coup d’État comme il y en avait eu en Bolivie où ça se limite à un changement de gouvernement avec, bien entendu, quelques effusions de sang ». Mais l’inquiétude gagne Jacques lorsque, vers 14 heures, il voit dans le ciel des avions de combat et de la fumée s’élever au-dessus du palais de la Moneda, siège du gouvernement du président Salvador Allende.

Puis, pendant deux jours, c’est le couvre-feu complet. Yves et ses compagnons passent les premières nuits à l’usine. Yves ne peut contacter sa conjointe enceinte, Jeannette, qui travaille dans une clinique de quartier. « Il n’y a pas de transport en commun, pas de téléphone et une seule chaîne de radio ne diffusant que les messages de la Junte…on essaie de s’informer comme on peut », nous dit Jacques. Le 13 septembre, le couvre-feu est levé de 13 heures à 18 heures.

Jacques est sollicité pour conduire à l’hôpital une femme, d’origine américaine, qui est enceinte. « Rapidement, on nous arrête pour nous amener au poste de police. L’un d’entre nous, d’origine française, est chargé d’aller quérir nos passeports. Finalement, ils nous libéreront, mais la femme ne sera pas autorisée à se rendre à l’hôpital et elle perdra son enfant ». Mais ce qui provoque surtout la stupeur de Jacques, c’est lorsqu’il voit arriver dans la cour du commissariat des camionnettes avec des rangées de corps empilés dans la boîte arrière. « Certains sont morts, d’autres pas », dit-il.

Non, ce n’était pas un coup d’État à la bolivienne. Yves se souvient aussi des cadavres suspendus aux lampadaires dans les rues de Santiago. « Ils les laissaient là, intentionnellement, à la vue de tous, pour intimider la population. On a réalisé, par la suite, que leur but était d’éradiquer les racines du “ mal ”, de détruite tout embryon de résistance. »

En prenant connaissance du nombre croissant d’assassinats, dont celui de leur ami, le prêtre espagnol Juan Alsina, et sur les conseils de leurs camarades de travail, Yves, Jacques et leurs conjointes se réfugient à l’ambassade du Canada à Santiago. En ce 1er octobre, on ne les reçoit pas les bras bien ouverts. Ils apprendront plus tard qu’il y a eu plus de 3000 assassinés, exécutés et disparus sous la dictature, dont le journaliste états-unien Charles Horman connu par le film « Missing » / « Porté disparu ».

Il y aura quatorze réfugiés, puis quatre autres à l’ambassade du Canada. Pas plus, dans les premiers jours. « Il faut dire, rappellent-ils, que l’ambassadeur Ross avait envoyé un télégramme au Canada pour exprimer sa joie devant le coup d’État du général Pinochet ». C’était une attitude bien différente de celle des ambassadeurs de France et de Suède qui ont accueilli des centaines de réfugiés. Yves souligne le courage de l’ambassadeur suédois qui, au péril de sa vie, est allé chercher des gens pour les amener dans son ambassade. C’est pendant leur séjour à l’ambassade qu’ils apprendront le décès de Pablo Neruda, prix Nobel de littérature en 1971.

L’attitude du Canada était plutôt calquée sur celle des États-Unis. Jacques raconte que sa femme Vicky – qui avait la citoyenneté américaine – avait téléphoné au personnel de son ambassade pour leur demander d’entrer en contact avec sa famille à Saint-Louis, au Missouri, pour la rassurer. On lui a répondu : « Tous les Américains savent qu’aucun Américain n’est en danger au Chili depuis le départ d’Allende ». Et le personnel a refusé sa requête.

Après quinze jours à l’ambassade, Jacques, Vicky, Yves et Jeannette s’envolaient ensemble pour retourner au Québec.

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