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Finies les folies !
N° 222 - septembre 2003
L’intervention du Canada en Afghanistan n’est pas dictée par des motifs humanitaires
Les boy-scouts vont se faire tuer pour du pétrole
Pierre Dubuc
Des milliers de soldats canadiens seront bientôt envoyés dans les zones de combat en Afghanistan comme sous-traitants de l'armée américaine

Le Canada vient d'envoyer 2 000 soldats en Afghanistan dans le cadre de la mission de protection des membres du gouvernement afghan sous l'égide de la Force internationale d'assistance et de sécurité (ISAF) de l'OTAN. On prévoit que jusqu'à 3 800 soldats canadiens seront déployés à Kaboul au cours des douze prochains mois. Le contingent canadien est déjà le plus important de l'ISAF qui compte 5 000 soldats.

Ce déploiement militaire s'accompagne d'une aide financière importante à l'Afghanistan. Ottawa vient d'annoncer l'octroi d'un programme d'aide de 150 millions $. En 2000, le Canada n'avait versé que 2 millions $. À titre de comparaison, les États-Unis ne se sont engagés qu'à 900 millions $ sous forme d'aide.

Ce revirement spectaculaire de la position canadienne à l'égard de l'Afghanistan a été prise lorsque le premier ministre Chrétien et le président George Bush se sont finalement adressé la parole lors d'une conversation téléphonique dans le cadre de la préparation du Sommet du G8 l'été dernier. Les journalistes ont alors parlé de « dégel » des relations entre les deux pays, rendues glaciales par le refus du gouvernement de Chrétien de prendre sa place habituelle au sein de la coalition anglo-saxonne aux côtés des États-Unis et de la Grande-Bretagne lors de l'invasion de l'Irak.

Quand les médias font des reportages sur l'armée canadienne à l'étranger, ils nous la présentent habituellement comme une troupe de boy-scouts ou une ONG qui s'affaire à porter assistance à une population en détresse en l'aidant à construire des puits ou des canaux d'irrigation. Puis, immanquablement, les médias attirent notre attention sur la désuétude du matériel militaire de nos troupes.

Nous avons vu récemment les soldats canadiens se plaindre de leurs véhicules tout-terrain Iltis, de conception allemande mais fabriqués par Bombardier à Montréal. Trop petits, pas assez puissants et peu fiables, les Iltis devraient être mis au rebut, déclare le haut-commandement militaire en montrant aux journalistes des véhicules en panne. Comment, après avoir vu de telles images de soldats si mal équipés pour leur généreuse intervention auprès de populations démunies, s'opposer à l'augmentation du budget de la défense réclamée par les militaires ?

Tout cela n'est que grossière manipulation. L'intervention canadienne en Afghanistan n'est pas dictée par des motifs humanitaires. Les troupes canadiennes sont sous le haut-commandement de l'OTAN dont c'est la première intervention hors de l'Europe depuis sa création, il y a cinquante-quatre ans. Le Canada met le pied dans le guêpier afghan pour soutenir le gouvernement de Hamid Karzaï, l'homme de confiance des États-Unis et des compagnies pétrolières. Rappelons qu'avant d'être catapulté à la tête du pays, Karzaï était à l'emploi de la pétrolière Unocal.

L'Afghanistan est plongé en pleine guerre civile et l'influence du gouvernement Karzaï se limite à Kaboul et ses banlieues. Mais Karzaï multiplie les pressions pour que les troupes de l'ISAF se déploient dans les montagnes afghanes contre ses ennemis politiques. Le porte-parole de l'OTAN, Mark Laity, vient de déclarer qu'il était prêt à discuter d'un éventuel élargissement de son mandat qui se limite pour l'instant à protéger Kaboul.

Les États-Unis, farouchement opposés jusqu'ici à l'élargissement du mandat de l'ISAF, s'apprêtent à changer d'avis. L'ambassadeur des États-Unis à l'OTAN a écrit dans l'édition européenne du Wall Street Journal que l'expansion de l'ISAF « devra être sérieusement envisagée une fois que l'OTAN se sera installée dans son rôle à Kaboul ».

C'est donc dire que les troupes canadiennes risquent de se retrouver au beau milieu des combats dans les montagnes afghanes lorsque les États-Unis l'auront décidé. Le ministre de la Défense, John McCallum, a d'ailleurs eu l'honnêteté de reconnaître qu'il y aurait des pertes humaines, que des soldats seraient tués. Déjà, les médias ont rapporté qu'un attentat à la voiture piégée – qui a avorté lorsque la bombe a prématurément explosé au visage des deux poseurs de bombes – visait originellement les troupes canadiennes. Soulignons que près de 20 soldats de la force internationale sont tombés sous les balles dernièrement.

Cette implication militaire canadienne – aujourd'hui à Kaboul, demain dans les zones de guerre – a été décidée en haut lieu sans réel débat. De toute évidence, le gouvernement Chrétien a pris cette décision sous la pression des États-Unis et des milieux d'affaires canadiens désireux de revenir dans les bonnes grâces de l'administration américaine après le camouflet infligé à Washington avec la non-participation canadienne à la guerre en Irak. Le remplacement de Jean Chrétien par Paul Martin ne modifiera pas cette position, Martin ayant déclaré que sa priorité était le rétablissement de bonnes relations entre Ottawa et Washington.

Aujourd'hui, Otttawa envoie des troupes en catimini, sans véritable débat à la Chambre des communes, et avec la complicité des médias qui se gardent bien de soulever les implications de cet engagement militaire. Faut-il rappeler à nos gouvernements que des centaines de milliers de personnes ont manifesté au Québec – et dans le reste du pays – contre la guerre en Irak et, de façon plus générale, contre la politique impériale des États-Unis ? Faut-il attendre que des soldats québécois et canadiens reviennent au pays dans des sacs en plastique pour discuter de notre rôle de sous-traitant de l'armée américaine ? Si le débat ne préoccupe pas le reste du Canada, il devrait au moins intéresser les souverainistes québécois qui veulent redéfinir leur projet politique. Nos relations avec le Canada et les États-Unis, sur la question fondamentale de la guerre et de la paix, devraient de toute évidence être au cœur de cette réflexion.

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