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Finies les folies !
N° 222 - septembre 2003
Hommage à Pierre Bourgault
Je le revois debout dans la cuisine
Jean Dorion
Des vies comme la sienne, il nous en faudrait plus

Ma génération fut la première où l’on épousa, en grand nombre, le projet d’indépendance du Québec. Le RIN est né juste comme j’atteignais 18 ans. J’ai assisté à sa première séance d’information. À 22 ans, vice-président dans St-Henri, j’ai pris part au Congrès qui a fait de ce mouvement un parti, et porté Pierre Bourgault à sa tête. Je n’étais pas alors, et ne suis pas devenu par la suite, un proche de Pierre Bourgault. Dans les années soixante, le personnage m’intimidait, moi, un petit étudiant d’une famille ouvrière de Ville-Émard. Mais je suivais toutes ses apparitions publiques : au Gesù , au débat avec d’Allemagne contre Trudeau et Pelletier, à l’assemblée des 6000 jeunes à Montréal-Nord, à l’émeute policière de la Saint-Jean…

Je suis arrivé au RIN partagé entre deux sentiments : d’abord, et surtout, celui inculqué à nos aînés, selon qui tenter d’échapper à notre sort de peuple vaincu et occupé, c’était IM-PEN-SA-BLE. J’allais au RIN rencontrer des fous qui prêchaient le contraire. J’y allais avec d’autres parce que l’impensable, nous commencions à y penser, malgré nos craintes et nos hésitations. À nous demander si nous n’avions pas le droit de rêver à un VRAI pays, gouverné par notre peuple, un pays français et quand je dis français ce n’est pas l’origine des gens qui me préoccupait, je m’en fichais alors autant qu’aujourd’hui; je ne m’inquiétais pas de leurs ancêtres mais de leur descendance. Pour être plus clair, je m’inquiétais du choix de l’école que faisaient les immigrants. À Montréal, à notre humiliation face au traitement infligé au français s’ajoutait de l’angoisse à l’idée que, bientôt, nous perdrions même les moyens démographiques, donc politiques, de corriger la situation.

L’oppression que nous subissions s’appuyait sur un vaste armement idéologique, une anthologie de sornettes parfaitement intériorisée, prétextant la fatalité historique, les droits sacrés des minorités, surtout quand elles sont anglophones, la libre entreprise, la liberté de choix et que sais-je encore. C’est Bourgault qui, dans cette forêt de sophismes, nous a guidés vers la vérité. Et nous aimions cette vérité qui nous rendait libres. Oui, Bourgault nous a lavé le cerveau, et c’est un lavage dont nous avions grandement besoin.

En 1967, j’ai monté chez mes parents une assemblée de cuisine avec Bourgault. S’y mêlaient à la famille des camarades d’université et des voisins, certains presque illettrés. Tous gens traînés là non sans peine, sceptiques au début, puis fascinés et à la fin convaincus. Des assemblées du genre, Bourgault en a fait des centaines, ne vous étonnez pas de la multitude qui nous entoure ce matin.

Je le revois debout dans la cuisine, répondant encore aux questions à trois heures du matin tout en mordant à belles dents dans un gros concombre mariné : une force de la nature, ce Bourgault. Dans tous ses discours, il ne mordait pas avec moins de force dans les mots, déchiquetant les sophismes de nos adversaires et nous ménageant d’hilarantes surprises. De mémoire, voici des échantillons :

« Travailler dans sa langue chez soi, c’est normal; les Français travaillent en français, chez eux, les Allemands travaillent en allemand, chez eux, les Japonais travaillent en japonais, chez eux, et les Anglais travaillent en anglais, chez nous. »

Il disait encore :

« Nous ne voulons pas être la minorité la mieux traité du monde, nous voulons être une majorité. »

Et encore, contre le statut particulier :

« Nous ne voulons pas être une province-pas-comme-les-autres, nous voulons être un pays comme les autres.»

Ou sur la langue :

« On ne fait pas une législation linguistique pour être bien vu à l’étranger, mais pour être bien chez soi ! »

Bourgault n’a pas cherché de compromis avec nos préjugés et nos idées reçues; il les a au contraire affrontés. D’autres dirigeants ont été portés par la vague indépendantiste, Bourgault, lui, a contribué à la créer.

Pour ce faire, il a fait appel chez ceux et celles qui l’écoutaient, à la capacité de se dépasser. Cette capacité, elle existe en chacun et chacune d’entre nous. Grâce à lui, beaucoup parmi nous ont appris que la vie a un sens, elle a celui que nous lui donnons. Bien sûr, il y aura toujours des cyniques, des désabusés, des épais, les pieds rivés au sol, pour trouver tout cela ridicule : plus on vole haut, plus on paraît petit à ceux qui ne peuvent pas voler.

Bourgault n’a été ni premier ministre, ni ministre, ni même député, il a été bien plus que cela : voyez la reconnaissance qu’on lui en témoigne aujourd’hui.

Bourgault disait qu’il ne craignait pas la mort, qu’une seule vie, c’est assez. Hélas, des vies comme la sienne, il nous en faudrait plus.

Ce discours de Jean Dorion a été prononcé lors des obsèques de Pierre Bourgault à la basilique Notre-Dame.

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