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Finies les folies !
N° 222 - septembre 2003
Pour Wall Street, Lula est un Taliban néolibéral plus orthodoxe que Bush
Les vire-capot obtiennent la meilleure note de Washington
André Maltais
Durant les six premiers mois de 2003, l'un des écrivains militants les plus respectés en Amérique latine, James Petras, a épluché toutes les entrevues et conversations avec des investisseurs et analystes financiers de Wall Street de même qu'avec des officiels de Washington. Il a aussi lu tous les rapports de la Banque mondiale et du FMI, les éditoriaux du Wall Street Journal et du Financial Times et les pages financières du New York Times.

Il s'agissait d'en extraire tout ce qu'on disait à propos des gouvernements d'Amérique latine et, à partir de là, de voir qui étaient les mieux évalués.

Selon Petras, les États-Unis basent leur évaluation sur trois critères: la volonté d'un régime de suivre les politiques néolibérales de Wall Street et Washington, sa capacité de les mettre en œuvre et sa légitimité politique. Autrement dit, la volonté ne suffit pas, il faut aussi être efficace et savoir ne pas s'isoler politiquement.

L'an dernier, les régimes bolivien (Gonzalo Sanchez de Losada), péruvien (Alejandro Toledo) et colombien (Alvaro Uribe) étaient les préférés mais James Petras s'est aperçu que leur cote avait baissé cette année.

Le régime colombien a perdu des plumes en vertu d'une incompétence quasi totale à mener la guerre aux guérillas (malgré les milliards du Plan Colombie) et d'un isolement politique et social croissant.

Petras cite des sources du Pentagone pour qui « les commandants militaires d’Uribe sont plus intéressés à confisquer la drogue pour la revendre qu'à affronter les guérilleros en combats rapprochés ».

Quant aux régimes péruviens et boliviens, ils sont tombés encore plus bas. Wall Street et Washington reconnaissent encore leur néolibéralisme mais reprochent aux deux présidents des appuis de moins de 10 % dans la population et des affrontements constants avec une opposition massive dans les rues.

Certains responsables américains les qualifient de « totalement ineptes » dans l'éradication des cultures de coca. Pour Petras, Washington appuie pour le moment ces régimes mais « se hâtera de les écarter si la pression populaire monte encore ».

Mais qui donc obtient les meilleures notes en 2003 ? Nul autre que les régimes brésilien (Ignacio Lula da Silva) et équatorien (Lucio Gutierrez) dont les chefs ont tous deux viré leur capot de bord après avoir été élus en promettant de s'opposer à l'agenda de Wall Street et du Pentagone.

Petras révèle que « les plus astucieux diplomates et officiels américains savaient déjà, avant les élections de 2002, que Lula n'était plus une menace radicale voire même un réformiste conséquent ».

Les premières mesures qui ont suivi l'élection de Lula (privatisation de la sécurité sociale, rétrécissement des retraites dans le secteur public, réduction des obstacles légaux aux congédiements de travailleurs) ont tout simplement ravi les milieux financiers et politiques états-uniens.

Un officiel de Washington dit même de Lula qu'il « rejette les politiques socialistes de son parti comme Gorbachev a jeté le communisme et permis aux Etats-Unis de faire main basse sur toute l'Europe de l'Est sans concession ni coercition ».

Un courtier de Wall Street qualifie Lula de « taliban néolibéral » affirmant qu'il est encore plus orthodoxe que George Bush puisqu'il « exige des États-Unis qu'ils éliminent leurs barrières tarifaires sur des produits commerciaux brésiliens (jus d'orange, acier, textiles) ».

Washington aime aussi Lula parce qu'il « a su garder une majorité d'appuis dans les sondages tout en neutralisant les syndicats et en ignorant les demandes du mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST) ».

Mais tout n’est peut-être pas aussi néolibéral sur le terrain. Quelques jours avant que Lula ne parte pour Washington (20 juin), deux importantes manifestations avaient lieu à Rio de Janeiro et Sao Paolo sous le thème « Réveille-toi Lula ! ».

Travailleurs syndiqués, étudiants et chômeurs réclamaient une baisse des taux d'intérêts (haussés par Lula dès janvier 2003) et une augmentation des programmes sociaux.

Du 8 au 12 juillet, les travailleurs du secteur public débrayaient contre la « réforme » des retraites et, le 6 août, dès son adoption, 25,000 manifestants entouraient le Congrès, appelant Lula « traître » et lançant des pierres (et quelques plaques d'égout !) dans les fenêtres.

Trois députés fédéraux membres du Parti des travailleurs (de Lula) ont voté contre la « réforme » des retraites. Luciana Genro, Joao Bautista Baba et Joao Fontes sont maintenant menacés d'expulsion du parti, ce qui crée déjà une première fracture non seulement dans l'alliance des partis au pouvoir mais aussi à l'intérieur même du PT.

Tout cela sur fond de mobilisation quasi ininterrompue du MST au cours de l'été: invasions de terres et de bâtiments urbains, occupations de banques, de sites hydroélectriques et de mairies, blocages de routes, attaques de camions transportant des aliments, etc.

À ces actions Lula répond surtout par une répression « indirecte » laissant dangereusement les coudées franches aux milices privées des grands propriétaires terriens. Le président équatorien, lui, était perçu avant les élections comme « un opportuniste qui parle en faveur de Pinochet ou de Castro selon qui a payé ses dépenses de voyage » et, suite à sa première visite à Washington, qualifié de « docile auditeur ».

Wall Street et Washington admirent surtout chez lui sa façon de séparer le mouvement indigène en s'assurant une alliance avec son aile politique, Pachakutik.

On sait que les indigènes, regroupés dans la Confédération nationale des indigènes d'Équateur (CONAIE), avaient grandement contribué à renverser les régimes clients des États-Unis d'Abdala Bucaram (1997) et de Jamil Mahuad (2000).

« Gutierrez a parlé aux Indiens mais travaillé avec nous », résume un conseiller en investissement pétrolier.

Sauf que le 6 août, après que la CONAIE eut demandé à son aile politique de faire « sécession immédiate » avec le régime, les représentants au Congrès de Pachakutik contribuaient à rejeter une loi de « réforme » de la fonction publique que le FMI considère comme pré-condition pour signer un accord avec le pays.

Furieux, Lucio Gutierrez limogeait deux des trois ministres appartenant à Pachakutik. L'autre démissionnait aussitôt. Sans l'appui des indigènes, la base électorale du régime est passée de 26 % à 6 % de la population.

Ces événements suivent une grève nationale des enseignants qui a duré un mois (14 mai-16 juin) et une grève des personnels de la pétrolière nationale Petroecuador qui, le 14 juin, forçait le gouvernement à suspendre ses exportations de pétrole

Le président de la CONAIE, Leonidas Iza, appelle maintenant à un nouveau soulèvement de la population. Sollicité de s'expliquer davantage par des journalistes, il répond: « Ces choses-là, on n'en parle pas … on les fait ! »

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