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Le mouton est mort ! Vive le cochon !
N° 221 - juillet 2003
Les enseignants à l'avant-garde
Pérou : 2 millions de grévistes défient l'état d'urgence
André Maltais
Le 12 mai, 300 000 enseignants, membres du Syndicat uni des travailleurs de l'éducation du Pérou (SUTEP), débraient pour une durée illimitée afin d'augmenter leurs salaires de misère et de défendre le principe d'une éducation gratuite et publique. En quelques jours, près de deux millions d'autres Péruviens se joignent à leur lutte.

Le 21 mai, encouragés par un appui sans précédent de la population et par une grève de 24 heures des chauffeurs d'autobus de la ville historique de Cuzco, les professeurs bloquent totalement les préparatifs du 17e Sommet de Rio réunissant les présidents latino-américains, incluant l'aéroport où doivent atterrir les dignitaires et les frontières avec le Chili et l'Équateur.

La veille de ce flamboyant coup d'éclat, les travailleurs des cours de justice avaient débrayé à leur tour puis, le 26, tombe le gros morceau: un million et demi de travailleurs agricoles et paysans emboîtent le pas et paralysent ponts et autoroutes par de longs convois de tracteurs et autres machines agricoles.

Ils exigent une réduction de 18 % à 3 % d'une taxe « sur la production » qui, combinée à l'importation massive de produits agricoles étrangers subventionnés dans leur pays et non taxés par le Pérou, les pousse à la ruine.

Une taxe pour la dette

Cette taxe est quasi naturelle pour le président économiste Alejandro Toledo, élève zélé du néolibéralisme. Elle décourage l'agriculture locale au profit des géants internationaux de l'agro-business tout en procurant à l'État un revenu surtout consacré au remboursement des intérêts sur une dette extérieure de 28 milliards $.

Le 27 mai, les employés de huit hôpitaux d'État et de milliers de cliniques de santé se lancent à leur tour dans la grève et, devant l'intensification des protestations dans tout le pays, le président annonce l'état d'urgence pour une durée de 30 jours.

La mesure envoie 70 % des effectifs de l'armée aider la police à « dégager les routes et rouvrir les écoles ». Elle suspend les libertés civiles (de mouvement, d'assemblée, etc.) et autorise la police à emprisonner les manifestants et à pénétrer chez eux sans mandat.

Discipline fiscale

Le ministre de l'Éducation, Gerardo Ayzanoa del Carpio, jure que l'État n'a pas l'argent pour rencontrer les demandes salariales des enseignants, mais certains de ses propres fonctionnaires complètent ses explications précisant que cela violerait les accords avec le FMI sur la « discipline fiscale ».

Ayzanoa préconise plutôt (sans rire) aux enseignants un système de « bonis spéciaux » et de prêts à bas taux d'intérêts destinés à l'achat de maisons et d'ordinateurs!

Or, selon l'Institut national de la statistique, l'enseignant péruvien gagne en moyenne l'équivalent de moins de 200 dollars par mois, montant inférieur aux seules dépenses d'alimentation et de transport d'une famille péruvienne. Reste encore à payer l'électricité, l'eau, le logement, les médicaments, les vêtements, etc.. Tout ça avant même de pouvoir s'acheter un seul livre ou l'accès à Internet, disent les professeurs !

Ce salaire se rapproche davantage du « revenu minimal vital » (117 $ par mois) que du salaire des membres du Congrès (8 000 $ par mois) ou du président (18 000 $ par mois). « Salaires d'enseignants pour les ministres », clament les manifestants.

La police tue

Au lieu de calmer la population, l'état d'urgence jette de l'huile sur le feu de sa colère. Les jours suivants, les départements ruraux de Loreto, Ucayali, Madre de Dios et Huaraz entrent en « grève civile » pour protester contre la mesure antidémocratique et réclamer d'humbles services tels eau potable, routes, électricité, etc.

Le 29 mai, la police tue l'un des 2000 étudiants occupant l'Université de l'Altiplano (nord-est du pays) tandis qu'à Lima, des tanks sont nécessaires pour empêcher les travailleurs judiciaires d'occuper le Palais de justice.

Pressée par toute la gauche péruvienne, la Confédération générale des travailleurs du Pérou (CGTP), plus importante centrale syndicale du pays et alliée du gouvernement, se décide finalement à organiser une « journée de mobilisation nationale » le 3 juin. Elle l'avait originellement prévue… pour juillet !

Après le désastre Fujimori, le désastre Toledo

Alejandro Toledo et son parti, Pérou Possible, ont été élus en 2001 et ils comptent déjà deux états d'urgence à leur actif ! Le premier survenait en juillet 2002 alors que la population du département d'Arequipa s'était remarquablement mobilisée contre la privatisation des deux entreprises d'électricité de la région.

Le président est un économiste formé dans les universités américaines. Il a passé près de vingt ans (entre 1976 et le milieu des années 1990) à conseiller des organismes comme la Banque mondiale et l'OCDE ainsi que les gouvernements de pays latino-américains (y compris le Pérou) aux prises avec les politiques du « consensus de Washington ».

Ayant succédé au peu subtil Fujimori, il ne pouvait que continuer ces mêmes politiques en se parant des manteaux de la démocratie, de l'anti-corruption et de son origine indienne.

Expert peu impressionnant

En 2002, malgré un taux de croissance du PIB de 5,2 % (le meilleur d'Amérique latine), l'expert économique n'a guère impressionné la grande majorité des Péruviens qui n'en bénéficie pas du tout.

En effet, 28 % du budget de l'État sert à payer les intérêts sur la dette dans un pays où 54 % des gens sont pauvres (65 % des moins de 14 ans et 73 % des habitants de la campagne).

L'éducation ne reçoit que 2,9 % du budget tandis que près de deux millions de jeunes entre 6 et 18 ans n'ont jamais mis les pieds dans une école. À ce nombre, il faut ajouter entre deux et 3,5 millions d'enfants qui, au cours des deux dernières années, ont abandonné l'école.

Le SUTEP dénombre 120 000 enseignants en chômage et calcule que, s'il est signé, l'accord de la ZLÉA en ajoutera rapidement 100 000 autres.

Économiste peu appuyé

Aujourd'hui, selon de récents sondages nationaux, l'économiste Toledo ne recueille plus qu'entre 8 % et 14 % d'appuis dans la population et il est facile de voir d'où ils proviennent: militaires, policiers, investisseurs, propriétaires de médias et bureaucrates syndicaux.

Quelques heures seulement après avoir sorti l'armée de ses casernes en mentionnant qu'il se devait de protéger « l'investissement privé et public dans le pays », le président convoquait les patrons et propriétaires des principaux journaux et stations de télévisions pour « discuter de la situation et des mesures à prendre » !

Le lendemain, alors qu'il refuse toujours de rencontrer les demandes des enseignants, il fait ajouter une augmentation des salaires de la police aux propositions budgétaires que le Parlement devra bientôt approuver !

Quant à la CGTP, même si, à cause de l'état d'urgence, un détachement militaire a été stationné près de son siège social à Lima, les protestataires se demandent en riant si c'est pour intimider la centrale syndicale ou pour la protéger de la pression populaire !

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