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Le mouton est mort ! Vive le cochon !
N° 221 - juillet 2003

Notre langue altermondialiste
Michel Lapierre
Nous aurions besoin de plus d’anglais, au dire du gouvernement de Jean Charest. Il faudrait même enseigner cette langue, dès la première année, dans toutes nos écoles. Pourquoi pas des écoles bilingues ? Pourquoi pas un Québec bilingue où, pour un temps indéterminé, coexisteraient deux secondes langues, une multitude de secondes cultures et de secondes identités ? Ne sommes-nous pas destinés à être d’éternels seconds ?

La vanité de mal parler deux langues n’est-elle pas depuis très longtemps la caractéristique des élites québécoises. Notre incapacité de reconnaître avec enthousiasme et de promouvoir avec fierté une littérature québécoise écrite dans une langue naturelle ne révèle-t-elle pas que nous sommes incapable d’opérer, à l’exemple de tant d’autres peuples, la fusion subtile de la langue verte et de la langue savante ? Le bilinguisme scolaire nous empêcherait pour toujours de vivre collectivement cette aventure créatrice et nécessaire. Le bilingue parfait n’a plus de langue verte. Il ne parle parfaitement que deux langues artificielles. Et cette situation est doublement artificielle si l’apprentissage de la seconde langue est dictée par la soumission à une hégémonie économique au lieu d’être un enrichissement culturel, social et écologique...

L’anglais artificiel de la mondialisation

Tous les écologistes et tous les anthropologues seront d’accord : l’anglais est une langue culturelle pétante de santé à Terre-Neuve. Il y est l’expression naturelle d’un enracinement populaire. Il l’est beaucoup moins au Québec… L’anglais que Jean Charest souhaite nous voir parler parfaitement n’est pas une langue surgie du peuple, mais la langue artificielle de la mondialisation états-unienne et néolibérale. Il est ahurissant de constater que les adversaires québécois de cette mondialisation n’ont jamais songé à proclamer que le rayonnement de notre langue, dans tous les domaines, constitue notre arme la plus concrète et la plus populaire contre l’hégémonie de New York, de Washington et celle de leur satellite torontois.

Si nous sommes tant obnubilés par l’importance de l’anglais, c’est que nous avons toujours cru que cette langue existait à l’extérieur de nous-mêmes. Nous n’avons jamais soupçonné que, reverdie, transfigurée, libérée de toute malice, l’anglais existe au-dedans de nous. C’est que nous nous sentons encore étrangers à la préhistoire et à l’histoire de notre continent. Pour les autochtones, la nation procédait de la guerre pour la survie et de l’adoption des ennemis, particulièrement des enfants des ennemis. Sous le Régime français, nos incursions, menées avec nos alliés amérindiens dans les colonies britanniques, nous auront permis de transformer des prisonniers de guerre, plus anglais que les Anglais et plus protestants que les protestants, en Québécois avant la lettre et même en Amérindiens. Ce délicieux mélange identitaire, réalisé selon un rythme naturel et avec une parcimonie écologique, n’a rien à voir avec le transculturalisme états-unien, démesuré et standardisé, que nous promet Jean Charest.

Puritains avec plumes et ceinture fléchée

Les bonnes âmes maudissent toujours la cruauté des Amérindiens en oubliant que ces peuples terrifiés auraient été, dans un laps de temps plus ou moins court, à la merci des nombreux envahisseurs anglo-saxons. Mais le caractère harmonieux et ingénu de l’adoption des prisonniers de guerre a tellement fasciné l’historien américain John Demos, professeur à Yale, qu’il a écrit Une captive heureuse chez les Iroquois, livre aussi érudit que palpitant sur l’aventure d’Eunice Williams, fillette puritaine que les Amérindiens et nous fîmes prisonnière, en 1704, à Deerfield, avant-poste de la colonie du Massachusetts. Beaucoup plus tard, à la stupéfaction des siens, Eunice choisit librement de demeurer chez nous, se convertit au catholicisme et épouse un Iroquois, « domicilié » parmi nous. Elle ne sera pas la seule à préférer notre pays à sa colonie d’origine. D’autres puritains, capturés à Deerfield, comme Josiah Rising et Abigail Nims qu’évoquent Demos, resteront ici. Josiah Rising, devenu Ignace Raizenne, épousera Abigail Nims, devenue Élisabeth Nims, et leurs enfants se marieront avec des Canadiens portant des noms comme Séguin, Quesnel, Sabourin et Chénier…

Ce brassage de langues, de religions et d’identités culturelles nous rappelle avec acuité qu’une personne, si complexe soit-elle, ne saurait être deux individus en même temps sans se mentir à elle-même. On n’existe qu’en fonction de l’entourage. On peut parler divinement plusieurs langues, mais on ne peut parler qu’une seule langue verte, à condition, bien sûr, d’en savoir une. Dans une contrée sauvage, isolée et autosuffisante, comme le Canada de l’époque, l’acquisition de la langue verte se faisait spontanément. Les langues amérindiennes pouvaient même, à l’occasion, rivaliser avec les langues européennes.

Trilinguisme familial : français, abénaquis et anglais

« Susanna ne me reconnaît plus. Elle parle français seulement. Sabattis ne parle qu’abénaquis. Et je ne parle toujours qu’anglais. Nous formons une drôle de famille trilingue malgré les liens du sang. » Voilà ce qu’écrit, au sujet de sa propre fille et de son propre jeune frère, Susanna Johnson dans son touchant Récit d’une captive en Nouvelle-France (1754-1760), que Louis Tardivel a eu la bonne idée de traduire en français. Susanna Johnson, de Charlestown, au New Hampshire, fut, avec sa famille, capturée par les Abénaquis à la fin du régime français. Toute blanche qu’elle fut, ils la conduisirent à Montréal et la vendirent comme s’il s’agissait d’une esclave. Ce qui aurait certainement fait sourire Martin Luther King. Eunice et les siens ne retourneront en Nouvelle-Angleterre qu’après la Conquête britannique. Son continent natal aura au moins été pour elle une leçon vivante d’anthropologie.

Si la langue peut dépasser les liens du sang et transcender les guerres, elle peut aussi, dans sa verdeur renouvelée, nous permettre de dire qu’un enfant anglais et puritain sommeille en nous, après être sorti de la poche du grand Sauvage transculturel. L’imaginaire anglo-protestant de l’Amérique nous appartient et nous pouvons en disposer comme bon nous semble. C’est la version québécoise de l’altermondialisation. Pourquoi attacher tant d’important à l’anglais alors qu’à l’intérieur de nous le dernier Anglais et le dernier puritain parlent notre langue ? Si l’anglais subsiste en nous-mêmes, il se trouve dans un dictionnaire amérindien, livre étranger à tout impérialisme. Au même titre que l’anglais naturel de Terre-Neuve, notre langue verte et altermondialiste nous rappelle que l’anglais, en tant que langue artificielle de l’hégémonie états-unienne, aura toujours contre lui la verdeur du monde.

John Demos, Une captive heureuse chez les Iroquois, Presses de l’Université Laval/L’Harmattan, 1999.

Susanna Johnson, Récit d’une captive en Nouvelle-France (1754-1760), Septentrion, 2003.

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