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Le mouton est mort ! Vive le cochon !
N° 221 - juillet 2003
Livre
Les sacrifiés de la bonne entente
Ginette Leroux
« À toutes les Pontissoises et à tous les Pontissois, toutes origines confondues, qu’ils aiment ou qu’ils n’aiment pas cette histoire. » Déjà la dédicace laisse présager l’atmosphère trouble et controversée dans laquelle baigne la population du Pontiac. Une querelle linguistique opposant anglophones et francophones est au cœur du conflit. L’enfermement dans une situation litigieuse entretenue depuis des générations a conduit inexorablement les francophones à un déni de leur identité. Ils ont préféré se taire plutôt que « d’être accusés de briser la bonne entente officielle ». C’est le point de départ de la recherche faite par Luc Bouvier, professeur au Collège de l’Outaouais.

D’entrée de jeu, l’auteur fait le point sur ce qu’il nomme la « camisole de force du bonne-ententisme ». « L’harmonie linguistique y règne en autant que les francophones acceptent de cacher leur langue et leur culture », résume-t-il. L’histoire des francophones du Pontiac tient tout entière dans cette déclaration. La tolérance des anglophones n’est effective que si les francophones se soumettent. Un prix lourd de conséquences. En effet, les habitants francophones de cette région du Québec, limitrophe de l’Ontario et délimitée par la rivière des Outaouais, ont dû se résigner à voir leurs institutions, leur mode de vie et leur langue annihilés par ceux qui se conduisent encore et toujours en conquérants.

En bon pédagogue, Luc Bouvier retrace, étape par étape, l’évolution de cette partie de la population « sacrifiée ». Il passe en revue la colonisation du territoire pontissois, développé après la Conquête grâce au commerce du bois. À cette époque, la population britannique est en majorité, mais elle sera rejointe par celle d’origine française qui augmentera sans cesse. En l’espace de cinquante ans – 1851 à 1901 – celle-ci passe de 15 % à 30 % et elle atteindra 50 % en 1961.

On imagine facilement la réaction paranoïde des anglophones devant cette marée montante. Ils feront donc appel à deux grandes institutions qui mettront en place les mécanismes de l’assimilation : l’école et l’église. Ces indissociables accapareront le pouvoir autant sur les âmes de leurs fidèles que sur l’éducation de leurs enfants. Ironiquement, les curés et évêques catholiques irlandais feront pencher la balance. « I don’t even consider them (les élèves francophones) as Catholics. » Par cette phrase assassine dans une lettre datée du 11 avril 1952 adressée au délégué apostolique, M. I. Antoniutti, le curé de Bonfield, M. Z. Lorrain, signifie son aversion pour les francophones. Le même mépris sera exprimé par les Sisters of St.Joseph, venues s’établir à la demande de Mgr Ryan, évêque de Pembroke. Farouchement francophobes, elles constitueront « un instrument déguisé d’anglicisation ».

Un siècle de luttes aura suffi à mettre les francophones à genoux. Une haine atavique, un comportement sectaire entretiennent ces « sacrifiés » dans un no man’s land identitaire.

Luc Bouvier, auteur sensible, a écrit un livre percutant. Rien n’a été laissé au hasard. Ce résident de Hull, ville nouvellement fusionnée qui porte maintenant le nom de Gatineau, est vibrant d’admiration face au courage de ces gens isolés en terre conquise. Un incontournable pour qui s’inquiète de l’avenir réservé au français du Canada. Car, qui sait si la situation linguistique de l’Outaouais ne préfigure pas ce qui pourrait arriver un jour à Montréal : la disparition du français, de nos valeurs, de notre culture. À bon entendeur : salut !

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