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Le mouton est mort ! Vive le cochon !
N° 221 - juillet 2003

Québec a-t-il abandonné l’Outaouais français ?
Pierre Dubuc
Qu’il faille passer par la route 417 en sol ontarien pour se rendre de Montréal à Gatineau et que Québec ait laissé tomber le projet d’autoroute 50 en sol québécois est éminemment symbolique. Québec a-t-il abandonné l’Outaouais ? Québec a-t-il capitulé devant les visées annexionnistes d’Ottawa ? Nous en avons discuté à Gatineau avec le mathématicien Charles Castonguay, bien connu pour ses travaux sur la langue, Jean-Paul Perreault, animateur de l’organisme Impératif français, voué à la défense et à la promotion de la langue française, et Luc Bouvier, auteur des Sacrifiés de la bonne-entente.

Bien que 81 % de la population de la région de l’Outaouais soit de langue maternelle française, on se comporte comme s’il y avait une minorité de 40 % d’anglophones », nous dit Luc Bouvier. Cela tient essentiellement à trois facteurs : la politique fédérale d’annexion, sous couvert de la création de la région de la Capitale nationale, de Hull et ses environs (devenue récemment Gatineau avec la fusion des municipalités), le poids économique de l’Ontario et l’abandon de l’Outaouais par le gouvernement du Québec.

Vers une nouvelle invasion anglaise ?

Charles Castonguay a bien connu les transformations qu’ont fait subir à la ville de Hull les bulldozers de la Commission de la Capitale nationale sous le gouvernement Trudeau (voir encadré). Trente ans plus tard, il en mesure les effets.

La petite élite francophone pensait que l’arrivée de fonctionnaires fédéraux allait stimuler l’économie locale, mais ce ne fut pas le cas. « Le centre-ville est singulièrement désert, même si des milliers de fonctionnaires y travaillent, observe-t-il. Ils préfèrent faire leurs emplettes du côté ontarien, malgré tous les efforts faits pour les attirer, en particulier par un affichage bilingue et des services en anglais, qui contreviennent aux dispositions de la Charte de la langue française ».

Mais l’invasion de fonctionnaires fédéraux, freinée d’abord par la « clause Québec » puis par la crainte d’un référendum sur la souveraineté, risque de reprendre avec la défaite du Parti québécois et l’arrivée au pouvoir des libéraux. « Un agent d’immeuble me confiait que plus de 40 % des acheteurs de maisons sont des Ontariens », raconte-t-il.

Jean-Paul Perreault abonde dans le même sens. « Il existe un braconnage fiscal, nous apprend-il. Des Ontariens viennent s’établir au Québec, mais déclarent toujours l’Ontario comme lieu de résidence parce que les impôts y sont moins élevés. Ils veulent le meilleur des deux mondes. Vivre selon le modèle québécois, mais payer d’après le modèle ontarien. »

« Ces changements démographiques vont accentuer la pression en faveur de l’anglais. Luc Bouvier note la tendance de la nouvelle ville de Gatineau à bilinguiser ses services bien que la minorité anglophone ne soit importante que dans le secteur d’Aylmer ».

« Même si les anglophones représentent moins de 15 % de la population de la nouvelle ville, le dépliant publicitaire publié par la nouvelle ville est tête-bêche, 50-50, anglais-français. Le message est que l’anglais et le français sont d’égale importance. La fusion n’a pas donné plus de français à Aylmer, mais plus d’anglais dans l’ensemble de la municipalité », déclare Jean-Paul Perreault.

Le pot de fer et le pot de terre

Nul doute, cependant, que la force de l’anglais repose sur le poids démographique respectif des deux communautés, la présence du gouvernement fédéral et la vigueur de l’économie ontarienne. La population de la région d’Ottawa est trois fois supérieure à celle de la région de Hull. « Mais, surtout, plus de 50 000 personnes empruntent quotidiennement le pont pour se rendre travailler sur l’autre rive », précise Charles Castonguay.

En 1991, on a calculé que près de 50 % des résidents de la grande région de Hull travaillaient pour le gouvernement fédéral, du côté québécois ou ontarien, ou pour des entreprises ontariennes. En 1996, 36,1 % de la main-d’oeuvre de l’Outaouais urbain travaillait en Ontario.

« Les 32 000 fonctionnaires francophones qui vivent sur les deux rives de l’Outaouais travaillent très majoritairement en anglais, précise Jean-Paul Perreault. Même si la Loi sur les langues officielles reconnaît aux fonctionnaires francophones de la région de la capitale fédérale le droit de travailler en français, seulement 11 % des francophones rédigent en français tout le temps ou la plupart du temps, 77 % des francophones communiquent en anglais avec leur superviseur et 76% des francophones affirment que l’anglais sert exclusivement ou la plupart du temps lors des réunions internes », déclare Jean-Paul Perreault en citant le rapport de la Commissaire aux langues officielles.

« Quotidiennement, lorsque nous travaillons à Ottawa, nous sommes des minoritaires. Si tu affirmes trop ta francité, tu te fais regarder de travers. Alors, tu prends le comportement des Franco-Ontariens, la politique de la bonne-entente, de ne pas vouloir indisposer les Anglais. C’est le bilinguisme intégral, vécu comme une sublimation de l’assimilation », ajoute Charles Castonguay.

Les résultats de ce comportement des Franco-Ontariens, Charles Castonguay les a étudiés. Sur la rive ontarienne de l’Outaouais, l’anglicisation courante des francophones, tous âges confondus, est passée de 15,6 % en 1971 à 23,0 % en 1991, puis à 24,7 % en 1996 et, enfin, à 27,4 % en 2001. Sur le territoire de ce qui constitue aujourd’hui la nouvelle ville d’Ottawa, l’anglicisation courante des francophones a presque doublé de 1971 à 2001, passant de 16,4 % à 30,5 %.

L’anglicisation risque-t-elle de traverser la rivière ? Chose certaine, du côté québécois, le français ne jouit pas de la force d’attraction normale d’une langue majoritaire. En 1996, le solde des transferts linguistiques était de moins 0,1 % pour le français et de plus 13,7 % pour l’anglais. Le taux de francisation des allophones (17,2 %) était inférieur au taux d’anglicisation (19,8 %) dans une région où, rappelons-le, 81 % de la population est française.

Replaçant la question dans son contexte historique, Luc Bouvier rappelle qu’un élément de base a changé depuis les années 1940 et 1950 avec l’anglicisation rapide des francophones hors Québec. « Avant, dit-il, les francophones du Manitoba ou de l’Est ontarien servaient de zone tampon. Elle n’existe plus. Désormais, la pression s’exerce directement sur le Québec et, plus particulièrement, sur l’Outaouais ». La défense du fait français passe donc nécessairement par la défense du français en Outaouais.

La bataille de la Capitale nationale

Charles Castonguay rappelle que les gouvernements Trudeau et Bourassa ont refaçonné le centre-ville de Hull, au début des années 1970, afin de défendre et illustrer l’unité canadienne. « Le noyau historique de Hull a été anéanti, souligne-t-il. Entre 1969 et 1974, il y a eu 1 315 logements de supprimés et 4 265 personnes ont été forcées de déménager pour faire de la place aux édifices fédéraux. »

Cela s’est traduit par l’arrivée massive d’anglophones en Outaouais. Entre 1971 et 1976, la croissance démographique du côté québécois de la rivière était presque du double de celle du côté ontarien, alors que dans la décennie précédente, de 1961 à 1971, elle se répartissait de façon égale sur les deux rives de l’Outaouais.

« Le gouvernement fédéral avait réussi à imprimer dans l’esprit des anglophones d’Ottawa une image bilingue de l’agglomération urbaine de Hull, se remémore Charles Castonguay. La minorité de langue maternelle anglaise du côté de Hull avait progressé de 25,4 % tandis que la majorité de langue française n’augmentait que de 16 %. En cinq ans seulement, la majorité francophone avait fondu de 82,4 % à 80,9 % », précise-t-il.

Le vent a tourné en 1976 avec l’élection du Parti québécois et l’adoption de la Loi 101 dont la « clause Québec » obligeait les anglophones, en provenance de l’Ontario et du reste du Canada, à envoyer leurs enfants à l’école française. Le père de la Loi 101, le ministre Camille Laurin, avait déposé une étude montrant qu’entre 1972-1973 et 1976-1977, le nombre d’enfants inscrits dans les écoles anglaises de l’Outaouais avait augmenté de 5,4 % alors que les inscriptions dans les écoles françaises avaient baissé de 6,5 %.

« La clause Québec, déclare Charles Castonguay, était une réponse rationnelle aux politiques de bilinguisme du fédéral et aux bulldozers de la Commission de la Capitale nationale. C’était un geste de légitime défense pour la région de Hull. »

Après la défaite du référendum de 1980, le gouvernement Trudeau, avec l’appui des neuf provinces anglophones, a rapatrié unilatéralement la Constitution et adopté la Charte canadienne des droits et libertés dont l’article 23 invalidait la « clause Québec » pour la remplacer par la « clause Canada ». Désormais, les Canadiens scolarisés en anglais ailleurs au Canada pouvaient de nouveau, en déménageant au Québec, avoir accès à l’école anglaise.

Entre temps, cependant, le gouvernement fédéral avait réduit ses visées centralisatrices et a été obligé de décentraliser les services fédéraux un peu partout au Canada, réduisant d’autant la pression démographique sur la région de Hull.

Une région délaissée

En tant que rempart francophone, l’Outaouais aurait besoin d’un appui sans faille de Québec. C’est l’inverse qui se produit. Avec ses 307 441 personnes, la région de l’Outaouais est plus populeuse que celles du Saguenay-Lac-Saint-Jean, de la Mauricie et de l’Estrie. Pourtant, l’offre de formation universitaire est globalement moitié moindre que dans les trois autres régions. Même chose au niveau collégial où les institutions de l’Outaouais offrent moins de programmes que dans les trois autres régions.

Le résultat est prévisible. En 1998-1999, plus de 3 800 élèves de l’Outaouais fréquentaient les établissements publics de l’Est ontarien. Charles Castonguay décrit les conséquences de cette situation. « Parce que 14 universités ontariennes offraient une maîtrise en mathématiques, le gouvernement les a poussées à la spécialisation. Lorsqu’on a créé un institut, jumelant les universités d’Ottawa et de Carleton, j’ai interrogé les conséquences d’une telle décision, étant donné que, si l’Université d’Ottawa est bilingue, l’Université de Carleton ne l’est pas. Sur le conseil d’administration, un seul Franco-Ontarien sur quatre présents m’a appuyé. »

Luc Bouvier questionne la création du cégep anglophone de l’Outaouais. « Auparavant, le cégep anglophone était une annexe du cégep francophone. Cela avait pour avantage que, lors des admissions, on orientait les francophones et les allophones vers le cégep francophone et que seuls les anglophones fréquentait le cégep anglophone. Aujourd’hui, le cégep anglophone recrute une bonne partie de sa clientèle parmi les francophones et les allophones ». Charles Castonguay s’insurge : « On a accordé un cégep à une population de 30 000 anglophones, alors qu’il a fallu remuer ciel et terre pour obtenir un cégep pour 200 000 francophones dans l’Ouest de l’île de Montréal ».

Au point de vue culturel, Jean-Paul Perreault note que la région de l’Outaouais n’a reçu per capita que 37 $ par personne en 1998-1999, contre 52 $ pour la Mauricie, 57 $ pour le Saguenay Lac-Saint-Jean et 64 $ pour l’Estrie. « Une langue, c’est aussi une culture », note-t-il en soulignant que de telles politiques fragilisent la langue et la culture françaises.

Ces éléments d’analyse, l’organisme Impératif français les a portés à la connaissance de la Commission Larose sur la situation du français. Celle-ci n’en a pas tenu compte. « Dans son rapport, relève Jean-Paul Perreault, Gérald Larose n’a accouché que d’une recommandation pour l’Outaouais, la dernière. Il dit qu’il faudrait faire plus d’analyses. »

Perreault n’est pas tendre pour Larose et son rapport. « Sa publication a provoqué une très grande mobilisation dans des organismes comme le nôtre qui était, pourtant, réputés très militant. À cause du Rapport Larose et du rêve en couleurs qu’il a dépeint, ce serait difficile aujourd’hui de lancer une campagne contre l’affichage bilingue ou pour le droit d’être servi en français dans certains établissements commerciaux. », lance-t-il.

Ce n’est pas avec l’arrivée au pouvoir des libéraux que les choses vont changer. Luc Bouvier résume bien leur état d’esprit : « Vous avez votre emploi à Ottawa, chiâlez pas ! Vous devez parler anglais ? C’est pas grave. On sait tous parler anglais ! L’autoroute 50, c’est pas important, on a la 417 ».

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