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Le mouton est mort ! Vive le cochon !
N° 221 - juillet 2003
47 milliards $ dilapidés par Bell
Lauzon s’attaque au géant BCE
Vincent Larouche
Alors que les politiciens, le patronat et les médias à leur remorque font leurs choux gras avec les déboires de la Caisse de dépôt et placement ou le « trou » de 4,3 milliards $ appréhendé au sein des finances publiques, tous semblent s’être entendus pour passer sous silence les inconduites du secteur privé. Faisant encore une fois bande à part, le professeur Léo-Paul Lauzon, titulaire de la Chaire d’études socio-économiques, a osé poser l’hypothèse que les problèmes de mauvaise gestion ne soient pas uniquement l’apanage du public. Délaissant la Caisse et ses pertes de 8,5 milliards $, Lauzon s’attaque au ligues majeures et aux 47 milliards $ dilapidés par Bell Canada Entreprises (BCE).

Dans une étude qui vient tout juste d’être publiée, intitulée Des frasques de 47$ milliards : et c’est de notre argent qu’il s’agit, le chercheur détruit, chiffres à l’appui, le mythe de la supériorité du secteur privé sur le public. « On a dit dans les médias récemment que la gestion de Jean-Claude Scraire (à la Caisse de dépôt) était digne du musée des horreurs, explique le professeur. Si c’est vrai, alors la gestion de Jean Monty (chez BCE) est digne du musée des monstruosités. »

L’étude révèle qu’au cours des 14 dernières années, les mauvais placements et la stratégie de diversification tout azimuts de BCE ont entraîné des pertes astronomiques, qu’on peut lire dans les rapports annuels de la compagnie malgré « les acrobaties et les artifices comptables pratiqués par les dirigeants de l’entreprise afin de rendre intentionnellement l’analyse des états financiers plus ardue et, à l’occasion, de gonfler artificiellement les résultats d’exploitation et de l’actif total de la firme ».

Dans un système où les gestionnaires sont rémunérés au rendement, la tentation est forte pour eux de réaliser d’importants profits le plus vite possible, d’empocher le magot puis de se retirer sans penser à l’avenir à long terme de l’entreprise. Il est arrivé à plusieurs reprises que BCE se départisse d’une filiale et déclare un immense gain lors de la vente, pour ensuite devoir la racheter à perte quelques années plus tard.

Par exemple, en 1999, BCE a vendu une participation de 20% dans sa filiale Bell Canada à une compagnie américaine, SBC Communications, pour 5,1 milliards $, déclarant d’importants gains. Cependant, en 2002, la participation fut rachetée par BCE pour la modique somme de…6,32 milliards $ ! Une perte de 1,22 milliard qui fut déguisée en « bon coup ».

Pour Léo-Paul Lauzon, il ne fait aucun doute que la situation aurait été différente au sein du secteur public : « C’est comme si le gouvernement vendait un bout d’autoroute, pour un certain prix, puis rachetait le même criss de bout d’autoroute pour beaucoup plus cher après. Tout le monde aurait crié au scandale ».

Pour sauver les meubles, ce sont encore les clients, les employés et les contribuables qui écopent. Les clients voient leurs factures de téléphone bondir depuis quelques années, et les employés sont licenciés ou « vendus » à un sous-traitant qui va parfois jusqu’à diminuer leur salaire de 10 $ l’heure. Les contribuables, quant à eux, devront éponger les 10 milliards $ d’impôts que BCE, suite à ses mauvais placements, ne versera pas au gouvernement. Pendant ce temps, les salaires des dirigeants et les dividendes versés aux actionnaires ne cessent d’augmenter.

Le chercheur souligne que les placements aventureux des dirigeants ne rendent toutefois pas l’entreprise déficitaire, car BCE compense avec sa « vache à lait », le service de téléphonie résidentielle, où elle détient un quasi-monopole. « Payer environ entre vingt-cinq et trente dollars par mois pour une ligne de téléphone résidentielle, alors qu’aucun service n’est fourni et que le réseau de lignes téléphoniques est amorti depuis belle lurette, c’est carrément du vol institutionnalisé », écrit-il dans son étude.

Soucieux de ne pas alimenter l’hystérie de ceux qui le qualifient de communiste, de farfelu ou de bouffon, Lauzon a profité de la parution de sa dernière étude pour moderniser son langage. Au lieu de recommander la nationalisation des services de téléphonie, comme il l’avait fait pour l’industrie pétrolière (voir l’aut’journal no 216), il s’est converti aux fameux partenariats privé-public, célébrés autant par nos gouvernements que par nos hommes d’affaires. La conclusion de l’étude recommande donc un partenariat privé-public dans le domaine du téléphone, mais un partenariat où l’État aurait une participation suffisante pour influer sur le processus décisionnel et mettre le frein aux cupides ambitions des gestionnaires professionnels.

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