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Après le stade olympique, le mégahôpital
N° 205 - décembre 2001

Les profs de l’Alliance débrayent illégalement
Jacques Rouillard *

Un mouvement de fond ou d’humeur ?



Malgré bien des frustrations, les enseignants et enseignantes du Québec ont très rarement osé faire grève et se placer dans l'illégalité depuis le début des années 1980. En fait, on peut noter un seul débrayage, celui du 18 novembre 1998, comme journée d'études sur l'équité salariale.

Les membres de l'Alliance des professeurs de Montréal ont repris le flambeau dernièrement avec trois jours de grève, rompant avec un sentiment largement répandu chez les enseignants depuis le milieu des années 1980, à savoir qu'il valait mieux, pour faire valoir leurs réclamations, choisir des moyens de pression qui ne débouchent pas sur la grève.

Dans un sondage effectué en 1987 auprès des membres de la CEQ (devenue CSQ l'an dernier), les enseignants souhaitaient abandonner le discours conflictuel des années 1970 et invitaient leurs dirigeants à choisir des moyens de pression plus « doux » que la grève.

C'était également le sentiment de la majorité des enseignants lors de leur dernière négociation en front commun des secteurs public et parapublic. À la fin de 1999, ils refusèrent de suivre les deux autres centrales (FTQ, CSN) qui voulaient organiser une grève générale tout à fait légale de trois jours à la fin d'octobre et une grève générale à compter du 18 novembre.

Les professeurs de l'Alliance ont été les premiers à refuser le débrayage de novembre, plaçant les autres centrales dans l'eau chaude. Le journal La Presse titrait à la une 0 L'Alliance flanque une gifle au front commun.

Finalement, le plan d'action du front commun qui prévoyait des débrayages a été abandonné. Les négociations traînèrent jusqu'en décembre où l'entente conclue prévoyait un contrat de quatre ans au lieu de trois.

Les augmentations salariales (9 %) se situaient pleinement à l'intérieur des paramètres de la politique salariale du gouvernement; elles permettront probablement tout juste de maintenir le pouvoir d'achat des syndiqués.

L'équité salariale faisait partie des principales revendications de la CEQ lors de cette négociation, mais celle-ci a finalement accepté une entente provisoire, équivalant à 4,3 % d'augmentation, quitte à poursuivre les négociations sur l'équité.

Entre la mer et l’eau douce

La décision des enseignants de l'Alliance de débrayer illégalement pendant trois jours du 19 au 21 novembre tranche donc avec leur prise de position de 1999 et les moyens de pression auxquels la CEQ avait habituellement recours. Par contre, les mesures suggérées par la Fédération des syndicats de l'enseignement (CSQ) comme le congé de devoirs, le report des bulletins, et, dernièrement, le boycott des activités parascolaires et de la réforme scolaire correspondent mieux à l'état d'esprit des enseignants.

Il est probable que le vote de grève pris avant le débrayage par les professeurs de l'Alliance à 60 % s'explique par un niveau de faible participation à leur assemblée (1200 sur 7300). De plus, la décision du Conseil des services essentiels la semaine précédente d'interdire des mesures aussi inoffensives que les congés de devoirs et de leçons a certainement influencé aussi les enseignants présents à l'assemblée. Le CSE ne tolère aucun moyen de pression en cours de convention.

La discrimination systémique, c’est la baisse du pouvoir d’achat

Le contexte social et économique des années 80 et 90 a eu pour effet notamment de réduire les hausses salariales qui, depuis 25 ans, pour les syndiqués comme les non syndiqués, ne parviennent pas en moyenne à dépasser la hausse des prix, même si l'environnement économique s'est amélioré au cours des dernières années. C'est donc dire que le pouvoir d'achat des salariés n'a pas augmenté depuis près d'un quart de siècle. C'est une tendance nouvelle car pour toutes les décennies antérieures, il y a toujours eu un accroissement du pouvoir d'achat des salariés depuis 1900.

Depuis l'imposition de décrets en 1982-83, les employés du secteur public et parapublic québécois ont touché de faibles augmentations de rémunération, presque toujours inférieures à celles du secteur privé (Institut statistique du Québec). Les hauts salariés comme les enseignants ont été particulièrement touchés par ce recul. Et depuis ce temps, leur échelle salariale soutient difficilement la comparaison avec celle des autres provinces.

La loi de l'équité salariale adoptée en 1996, dont l'objectif était d'aplanir la « discrimination systémique » entre les emplois féminins et masculins, devient un outil chez eux pour redresser leurs conditions salariales qui ne correspondent pas à leur formation, leur tâche et leur responsabilité.

Le gouvernement en est relativement conscient et cherche à gagner du temps et à étaler dans le temps la récupération salariale. Lors de la dernière ronde de négociation, la CSQ était aussi ouverte à échelonner sur plusieurs années la récupération.

Reste à s'entendre sur le nombre d'heures réellement travaillées par les enseignants et sur la catégorie d'emploi masculin du secteur public pour effectuer la comparaison (rangement 20 0 criminologues, ou 21 0 ingénieurs). Les parties ne sont pas aussi éloignées qu'on peut le croire.

Reste à savoir si les « doux » moyens de pression suggérés par la Fédération des syndicats de l'enseignement feront bouger le gouvernement.

Du temps où l’air du temps lui-même était militant

Dans les années 1960 et 1970, les enseignants n'avaient pas les mêmes réticences à l'égard des arrêts de travail, fussent-ils même illégaux. De 1967 à 1983, on compte pas moins de sept lois de retour au travail touchant des enseignants qui défient même une loi spéciale en 1975.

À l'avant-garde du Front commun, ils débrayaient illégalement en 1982 et 1983 pour faire échec à la récupération salariale et à l'imposition des conditions de travail pour trois ans. Ils subissaient cette année-là la loi 111, la plus rigoureuse de l'histoire du syndicalisme québécois, forçant le retour au travail sous peine de congédiements collectifs discrétionnaires et suspendant même dans ce cas la Charte des droits et libertés.

L’échec du Front commun de 1982-1983

L'échec de la négociation du Front commun de 1982-83 a marqué un tournant dans l'histoire du syndicalisme, comparable au choc causé la même année par le retour forcé au travail des contrôleurs aériens aux États-Unis et des mineurs de charbon en Grande-Bretagne. Elle mit fin à la période de militantisme et de radicalisation des centrales au Québec amorcés au milieu des années 1960. Tout le mouvement syndical s'est ressenti de cet échec majeur.

Deux fois moins de conflits en 90 qu’en 70

Subissant le choc de la récession de 1982 et le haut niveau de chômage qui perdure pendant la décennie, les syndicats sont alors placés depuis sur la défensive et ont peine à améliorer la condition des salariés. Leurs membres sont moins prompts à la grève dont le nombre n'a pas arrêté de chuter depuis 1983. En moyenne, il y a deux fois moins de conflits de travail au cours des années 1990 qu'il n'y en avait dans les années 1970.

Élément nouveau et fort significatif, plus du quart de ces conflits sont des lock-out initiés par les employeurs (1986-1997). Les enseignants ne sont donc pas les seuls à hésiter à renouer avec la grève, d'autant plus que pour les secteurs public et parapublic le gouvernement s'est donné le Conseil des services essentiels pour « civiliser » et limiter la portée des débrayages.

* Jacques Rouillard, professeur au département d'histoire de l'Université de Montréal, est l'auteur d'une Histoire du syndicalisme québécois (Boréal, 1989)

Texte paru en substance dans La Presse, 22 novembre 2001

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