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Le mouton est mort ! Vive le cochon !
N° 221 - juillet 2003

Le cochon s’attaque au Québec profond : la nappe phréatique
André Bouthillier
Qu’est-ce que c’est que cette histoire québécoise qui nous titille les « oreilles de criss », qui fait que des agriculteurs se font traiter d’espèces de « porcs frais » ? Pourtant, le porc biologique est si bon dans l’assiette du consommateur, quoique bon dernier en bout de ligne de l’industrie de l’élevage. Mais ce n’est pas celui-là dont il est question. Nous parlons plutôt de celui qui a perdu sa saveur d’antan, de celui qui relève du surnaturel donc de l’industriel, de celui qui n’est bon au goût que lorsqu’il est dans l’assiette au beurre du porciculteur.

Nous nous en doutions, suite aux enquêtes sur cette industrie qui ajoute de l’eau au jambon pour en augmenter le poids à la balance, et suite aux hauts cris des résidents campagnards qui refusent ces complexes d’élevage dans leur paysage. Comment ne pas se sentir dupés, alors que ces odeurs, aromatisant les images bucoliques campagnardes, nous faisaient lancer des bravos à l’agriculture naturelle, donc puante, pensions-nous! Ça pue ? C’est donc que les agriculteurs fertilisent les terres avec de l’engrais naturel, il y a moins d’engrais chimique sur les terres agricoles, en ont déduit les naïfs citadins.

« Beacon », de la poêle à l’écran !

Pour mettre le doigt sur le bobo, voilà que le film « Beacon », du réalisateur Hugo Latulippe, s’est mis à dégraisser l’ignorance des consommateurs et a sensibilisé les citadins à la cause des comités de citoyens ruraux aux prises avec la pollution olfactive et des cours d’eau. Sentant un mauvais vent se lever, et avant de frire politiquement, le Parti québécois mandate le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) de tenir une commission d’enquête sur le sujet.

Le mandat : établir le cadre de développement durable de la production porcine, [...] en tenant compte à la fois des aspects économiques, sociaux et environnementaux... en s’appuyant sur l’examen des modèles de production actuels, de leurs forces et de leurs faiblesses, de leur impact sur les milieux rural et agricole ainsi que sur le secteur de la transformation; il s’agira de proposer un ou des modes de production favorisant une cohabitation harmonieuse des activités en considérant les conditions propices au développement de la production porcine dans le respect de l’environnement.

Posée par les citoyens, la question peut se résumer comme suit : Ce sont les cochons et leur corollaire, le blé d’Inde, qui polluent les terres agricoles. C’est l’eau qui transporte la pollution créée par l’industrie porcine. Ce sont les citoyens qui voient leurs puits artésiens condamnés, et qui doivent équiper leurs résidences de systèmes très coûteux pour filtrer l’eau polluée aux nitrite, nitrate, etc. Là où la production porcine se concentre, la Santé publique a découvert que, selon les régions, entre 30 et 68 % des petits réseaux d’aqueduc ne respectent pas les normes et qu’entre 20 et 40 % d’entre eux doivent émettre au moins un avis de faire bouillir l’eau chaque année. Et ce sont les citoyens qui paient, par les impôts, le support à l’industrie porcine. La légitimité des uns à s’emplir les poches ne devrait pas s’opposer à celle des autres à vouloir se prémunir contre le cancer et le E.coli !

Comment ça se passe ?

Des porcs en élevage dans un bâtiment industriel : le lavage au boyau des excréments des cochons rend le lisier très liquide (pour excréments ou merde en langage « politiquement correct », on dit : les rejets sous la queue). Le liquide comprenant des résidus de médicaments (antibiotiques et autres) injectés aux porcs est déposé dans une fosse spéciale. Pour en disposer aux moindres frais possibles, le porciculteur choisit de l’étendre sur ses terres agricoles. La meilleure plante pouvant absorber cet engrais c’est le blé d’Inde, avec ses 2 mètres de hauteur. De plus cette plante dont les épis servent aussi à nourrir les porcs, nécessite beaucoup de pesticides pour éviter certaines vermines.

Surtout au printemps et à l’automne, les pluies délavent les terres agricoles et traînent les antibiotiques, les pesticides, les nitrates, nitrites et phosphore vers le ruisseau ou dans le puits artésien le plus proche. Après quelques années, c’est la nappe phréatique ou aquifère qui est contaminée. Lorsqu’il y a trop de lisier, certains porciculteurs vont jusqu’à abattre des boisés sur leur propriétés pour ne pas devoir faire transporter le lisier dans des centres de traitement ou pour éviter de s’équiper des plus récentes technologies de dépollution du lisier. L’ensemble de ces gestes favorise l’érosion des sols, diminue le rendement et contamine l’eau souterraine, pour eux et pour tous les citoyens résidant dans les alentours. Ceci augmente les coûts collectifs du traitement de l’eau pour les aqueducs ruraux et augmente les coûts de la santé à cause de la pollution des puits artésiens et de ses effets sur la santé (gastrite, diarrhée et rien de moins que cancer).

Le ministre de l’Environnement aura beau élaborer les plus beaux règlements, tant que le gouvernement préconisera de doubler les exportations de porc, il faudra bien mettre le fumier quelque part. L’agriculteur ne peut à la fois doubler la production de porcs et respecter des normes environnementales ! déclare le maire de Lévis, Jean Garon, ancien ministre de l’Agriculture. « Est-ce si compliqué à comprendre ? Règlement pas règlement, lorsque la fosse à purin déborde, il faut se débarrasser du contenu ! Jusqu’à transformer les terres agricoles et les boisés de ferme en dépotoir à purin, comme c’est le cas actuellement ».

Des solutions ?

Un des intervenants au BAPE, la Coalition Eau Secours! offre quelques alternatives : Il ne doit pas y avoir plus de porcs que la capacité à gérer les excréments; des inspecteurs doivent s’assurer de la qualité de l’eau voisinant l’établissement d’élevage; le gouvernement doit indemniser les citoyens dont les puits artésiens sont condamnés à cause de la production agricole; l’industrie porcine doit être soumise à toutes lois ou règlements de protection de l’eau s’appliquant sur son territoire.

Depuis des années « le monde agricole prend ses décisions en circuit fermé sans la population; il existe un rapport de force inégal entre l’industrie agricole et le ministère de l’Environnement; et les efforts environnementaux faits jusqu’à présent ont un impact positif mais sont insuffisants, » déclare Gaétan Breton de la Coalition Eau Secours! ! « Alors que le marché dicte sa loi aux producteurs et à des gouvernements incapables d’assurer la primauté de l’intérêt public, nous continuons de croire que les approches dites de concertation cachent un laxisme volontaire et que l’autoresponsabilisation est un concept dangereux ».

Le déséquilibre des forces est tel, ajoute Eau Secours!, que même les plus récentes réglementations environnementales empêchent le ministère d’avoir une vue d’ensemble des déjections porcines à l’échelle régionale avec sa nouvelle approche ferme par ferme. De plus, ajoute la coalition, cette approche comptable du lisier nie les exigences de la gestion par bassin versant.

Nous sommes tous en attente d’une décision du Bape qui devrait venir à l’automne 2003, les trois petits cochons itou !

Note au lecteur : Afin de faciliter la lecture, chacune des références précises n’apparaissent pas dans le texte. Elles proviennent des agences de presse, des mémoires sur l’élevage porcin déposé au BAPE et du site de référence d’Eau Secours! - La Coalition québécoise pour une gestion responsable de l’eau à : www.eausecours.org

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