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N° 200 - juin 2001
Une correspondance d’un journaliste italien
Les raisons de la victoire de Berlusconi en Italie
Roberto Tassinario
Silvio Berlusconi, chef et patron du centre droite, a gagné, le dimanche 13 mai, les élections en Italie, malgré les critiques de la presse étrangère, du New York Times au journal Le Monde, en passant par The Economist et le Financial Times, pour n’en citer que quelques-uns. La gauche, après cinq ans de gouvernement, doit retourner à l’opposition. Pourquoi et comment un homme reconnu pour corruption, pour évasion fiscale et ayant des liens présumés avec la mafia, sans compter qu’il est chef d’un empire économique incroyable, a-t-il pu réussir à devenir premier ministre? Un journaliste italien indépendant, qui connaît bien le Québec pour y séjourner régulièrement, nous a fait parvenir en exclusivité pour l’aut’journal une analyse de la situation.

Pour comprendre les changements intervenus dans la manière de faire de la politique en Italie depuis quelques années, on peut prendre l’exemple de la ville dans laquelle je vis, semblable à beaucoup de réalités italiennes. Valenza est une ville de vingt mille habitants du Nord de l’Italie, située au centre de ce qui était le triangle industriel, formé par les villes de Milan, Turin et Gênes. Malgré sa dimension modeste, cette ville est connue au niveau mondial pour sa production artisanale de bijoux, avec au-delà de 1200 laboratoires qui travaillent à transformer l’or afin d’en faire les merveilles que l’on peut admirer dans les vitrines de Cartier, Damiani, Bulgares...

La politique italienne... à l’américaine

Le taux de chômage est presque inexistant et le revenu par personne est l’un des plus hauts en Italie. Aux élections municipales de l’an dernier, les partis de centre droite avaient recueilli beaucoup plus de votes que ceux de centre gauche, mais le candidat du centre gauche a gagné le premier tour ainsi que le ballottage du second tour. Les gens ont voté à droite, mais, quand il s’est agi de choisir le maire de la ville, ils ont préféré arrêter leur choix sur la personne en laquelle ils avaient le plus confiance.

Comment expliquer qu’une ville qui ne connaît ni la pauvreté ni la criminalité et qui dispose en plus de bons services sociaux présente cette dichotomie entre le vote en faveur des partis et celui en faveur des personnalités ? L’explication est très simple. Avec la chute et la désagrégation du système des partis traditionnels, parce que liés aux idéologies ou balayés par l’enquête judiciaire sur la corruption « Mains propres », la politique italienne est devenue semblable à la politique américaine.

L’introduction du scrutin majoritaire dans les élections législatives, puis l’élection directe des maires ont fait que, plus qu’une comparaison entre programmes et partis, chaque élection se transforme en un duel entre deux personnalités. Berlusconi, avec tout le pouvoir médiatique dont il dispose, devient alors le préféré et gagne les élections dans la mesure où celles-ci représentent un référendum sur sa personne.

Les attaques de la presse étrangère ont favorisé Berlusconi

En Autriche, avant les élections de l’an dernier, les journaux étrangers se sont jetés contre Haider. Nous savons ce qui est arrivé. En Italie, les attaques de la presse étrangère contre Berlusconi ont été perçues par beaucoup de gens comme des critiques à l’endroit de l’Italie. Même Agnelli, patron des industries Fiat, qui ne se range ouvertement ni du côté du centre gauche ni de celui du centre droite, a dit que la presse étrangère était en train de mener non seulement une campagne diffamatoire contre le chef de la droite, mais envers l’Italie.

La victoire de l’égoïsme individuel

Cependant, on ne peut inculper la défaite électorale du centre gauche uniquement au pouvoir économique de Berlusconi ou au sentiment patriotique des Italiens. Le centre gauche aussi a ses fautes.

« Beaucoup plus qu’une humeur passagère, c’est une victoire politique fondée sur un bloc social étendu et consistant, sur une idée et un projet de société d’entrepreneurs, sur l’égoïsme individuel comme modèle de comportement. Une victoire politique et culturelle mûrie dans le temps, non contestée et favorisée au cours des années par un gouvernement de gauche médiocre et étourdi », a écrit Luigi Pintor, journaliste de gauche, analyste en politique italienne depuis 50 ans, dans un éditorial très incisif de Il Manifesto (journal comparable au journal français Libération).

La gauche a tout fait au cours des dernières années, tout au moins au plan de l’image et des communications, pour disperser le patrimoine de sympathie et d’enthousiasme qu’elle avait suscité en 1996, lorsqu’elle a gagné les élections avec la coalition de l’Olivier. Pour se plier aux exigences économiques européennes, aux directives de Bruxelles et à celles des marchés internationaux, la gauche a adopté des politiques qui ne se différenciaient pas beaucoup des logiques socio-économiques de la droite.

Mais la gauche a aussi commis des fautes impardonnables au plan de la politique. Elle a changé trois fois de premier ministre, en commençant par Prodi, qui est devenu président de la Commission européenne après la chute de son gouvernement en Italie, suivi par D’Alema (ancien secrétaire des Democratici di Sinistra et premier ancien communiste à devenir premier ministre), déchu suite à des conspirations intérieures et sa manie des grandeurs, avant d’en arriver au gouvernement Amato qui s’est maintenu jusqu’aux élections.

Après des années de luttes intestines au sein de la coalition gouvernementale, la gauche a finalement choisi comme candidat Rutelli, le maire de Rome, et candidat au niveau national pour la première fois. De plus, la coalition s’est présentée à l’élection divisée et des nouveaux partis du centre et Rifondazione Comunista à gauche ont volé des votes à la coalition de l’Olivier, favorisant ainsi La Maison des Libertés de Silvio Berlusconi.

Il est donc facile de comprendre comment un programme politique de gauche pas trop différent de ceux des partis de droite, la mise au rancart de beaucoup d’idéaux de gauche (« Maintenant, il faut faire de l’argent et s’enrichir au nom du dieu Marché. »), la personnalisation de la politique, les erreurs d’image et la division de la gauche devant l’électorat, la puissance médiatique de Berlusconi aient pu porter la droite au pouvoir.

Dans ce contexte, les déclarations de l’ancien ministre du Travail Cesare Salvi ne sont pas surprenantes 0 « La gauche doit maintenant procéder à une révision culturelle, revoir ses idéaux et transformer profondément son organisation. Il faudrait également créer un nouveau groupe dirigeant autour d’un projet et non d’une personnalité. »

Cependant, il faut reconnaître que la gauche a davantage perdu la bataille au plan des communications qu’au plan de ses actions. Le bilan de l’action gouvernementale n’était pas été si négatif. Le gouvernement de la gauche a fait entrer l’Italie au sein de l’Europe en réduisant certains comptes publics exorbitants créés par les partis corrompus des années 80, il a accompli beaucoup en faveur des couches les plus démunies de la société et des familles en procédant à des réformes fiscales importantes et en réorganisant l’école publique.

Mais les Italiens ont passé cinq ans sans s’apercevoir des réformes du gouvernement, trop préoccupés qu’ils étaient par les conflits internes à la coalition de centre gauche. Le pire dans tout cela est qu’en cinq ans, le centre gauche ne s’est pas soucié de résoudre le conflit d’intérêts entre le Berlusconi entrepreneur et le Berlusconi politique. Il vient d’en payer le prix. Sans oublier le fait qu’au début de la législature, en 1996, le centre gauche s’est assis avec la droite pour réécrire la Constitution italienne en légitimant encore plus la figure de Berlusconi comme interlocuteur valide et responsable.

Le cinquième pouvoir, c’est Berlusconi

« Tentez d’imaginer un instant le président George W. Bush propriétaire de CBS, ABC, NCB et CNN, du groupe Conde Nast, du Fidelity Investments et des Yankees de New York et vous commencerez à vous faire une idée du pouvoir que Berlusconie a en mains », écrivait Alexander Stille dans les colonnes du New York Times.

Berlusconi contrôle six chaînes de télé (les trois privées qu’il possède et les trois publiques). Il est l’homme le plus riche d’Italie et le quatorzième du monde avec une fortune estimée à 20 milliards de dollars canadiens selon le magazine Forbes. Son groupe, le Fininvest, détient des intérêts importants dans le domaine financier, les maisons d’édition, le soccer et le bâtiment.

Pour remporter la victoire, son parti Forza Italia s’est allié aux héritiers du fascisme et avec la formation raciste Ligue du Nord. En Sicile, où règne la mafia, Forza Italia a remporté 61 sièges de sénateur sur 61.

Lors d’une conférence avec des industriels, Berlusconi a affirmé, en se tournant vers le président du Confindustria (Confédération des industriels), qu’il visait les mêmes buts que ceux exprimés par les industriels présents dans la salle. Les attentes des industriels sont simples 0 moins de taxes aux entreprises, licenciements faciles et libres, suppression des dialogues avec les syndicats, travail à temps partiel ou semaines de 50 à 60 heures selon la demande du marché, retraites privées et non plus publiques, salaires plus bas dans les régions où sévit la récession afin de favoriser la construction de nouvelles industries.

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