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Le sous-commandant Parizos
N° 200 - juin 2001

C’est plus facile d’être lu quand on écrit pour se lire
Jean-Claude Germain
Ma vie est ma matière et ma matière est ma vie, nous confie Casanova dans ses Mémoires. Dany Laferrière, pour sa part, coiffe l’excellent livre d’entretiens qu’il publie chez Lanctôt Éditeur d’un titre que le Vénitien ne pourrait pas ne pas endosser J’écris comme je vis. Une pensée que l’un et l’autre, d’ailleurs, pourraient en compléter en ajoutant du même souffle 0 Et j’écris pour me lire ! Au sens propre et figuré.

Après une existence agitée et mouvementée, Giacomo Casanova se rend compte que sa vie s’est tissée comme un roman. Pour se relire, l’acteur doit se faire auteur. L’exercice n’est pas souffrant. Heureux en amour, l’aventurier l’est également en souvenirs. En me rappelant les plaisirs que j’ai eus, je les renouvelle et j’en jouis une seconde fois, note-t-il. Et je ris des peines que j’ai endurées et que je ne sens plus.

La vraie vie est dans un livre

Cela peut sembler étrange, mais j’ai écrit mes livres pour savoir ce que je faisais de ma vie, enchaîne Laferrière. Dans un livre, la vie semble toujours plus excitante, alors je tente de faire entrer cette intensité dans ma vie quotidienne. J’ai commencé à écrire il y a à peine vingt ans, c’est-à-dire hier. Mais j’ai toujours écrit, surtout quand je n’écrivais pas encore. Écrire, c’est une façon de regarder les autres et soi-même. On a déjà un style avant d’écrire.

Un style qui avant de se traduire par une façon particulière d’écrire se manifeste d’abord dans la manière de lire et de mettre sur un pied d’égalité les rencontres de la vie courante et celles qu’on fait dans les livres. J’ai connu l’ivresse avec Climats d’André Maurois, et la pure émotion sexuelle avec L’amant de Lady Chatterly que j’ai lu très jeune, se souvient Dany Laferrière.

Lady Chatterly m’a tout appris

J’étais assis sur un petit banc sur la galerie, à Petit-Goâve, quand j’ai ressenti une étrange émotion, tandis que mon pénis se dressait brusquement, sans que je me sois touché, rien que sous l’effet des mots. J’ai eu un joyeux orgasme, puis, brusquement, une grande fatigue s’est emparée de moi.

Ce qui importe, ce n’est pas tant ce que, dans un autre contexte, Casanova nomme joliment la distillation, mais la lecture de la lecture. Le roman de D.H. Lawrence a eu une influence certaine dans ma manière de voir la sexualité en tant qu’écrivain et, bien sûr, en tant qu’être humain aussi, observe l’auteur de Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer. Si on regarde attentivement la grande majorité des scènes sexuelles que je décris dans mes livres, elles tiennent toutes leur source dans ce vieux principe que l’attraction est plus forte quand on a en présence deux personnes de race ou de classes différentes. Et, comme dans cette histoire, la femme doit être socialement supérieure à l’homme. Comme Lady Chatterly.

Le regard de celui qui se regarde regarder

Si je me comprenais, raisonne Casanova, je ne serais pas infini. Il va de soi que, pour devenir mémorialiste, il faut tout de même s’être d’abord vécu une vie. Pour écrire, nous assure Dany Laferrière, il suffit de s’acheter, comme lui, une vieille machine à écrire, une Remington, de trouver un titre de roman et une nuit plus morne que les autres, de glisser une page blanche dans le tambour et de taper une première phrase.

Une fois qu’on aligne des mots pour voir, on ne regarde plus les autres comme avant, on se prend à se regarder les regarder. Après avoir passé vingt-trois ans en Haïti et vingt-quatre au Québec, je me sens comme un heureux mélange de ces deux peuples apparemment si dissemblables. Mes villes, Port-au-Prince et Montréal, sont aux deux extrêmes du spectre. En Haïti, il fait trop chaud, tandis qu’à Montréal, il fait trop froid. Les Haïtiens sont des mégalomanes, tandis que les Québécois croient qu’ils sont nés pour un petit pain. Les Haïtiens sont obsédés par la dictature et les Québécois par l’indépendance.

Pour Dany Laferrière, son but ultime est de faire réfléchir sur la notion de culture. Quand je suis arrivé à Montréal, tout le débat du féminisme était, à l’époque, centré autour du sexe. Les femmes en avaient marre de ces types qui, dès qu’ils avaient éjaculé, leur tournaient le dos pour ronfler. Sur ce plan-là, c’était ainsi que les hommes montraient leur puissance.

Moi, je venais d’un pays où le machisme consistait à faire mourir de plaisir la femme, jusqu’à ce qu’elle oublie son propre nom, jusqu’à ce qu’elle oublie l’usage de la parole et qu’elle ne communique qu’avec des onomatopées, jusqu’à ce qu’elle te demande pardon, jusqu’à ce qu’elle te supplie de la laisser respirer un moment. Tant que l’homme n’a pas entendu la femme en train de pleurer doucement de joie dans son oreiller, il n’a pas triomphé. Alors, mais alors seulement, il peut s’endormir. Une vision que les femmes semblaient apprécier quand je tentais de développer la thèse dans un lit. Mais sur d’autres plans, par contre, j’étais très en retard. Et j’ai beaucoup appris des hommes du Québec, qui sont d’une élégance d’esprit magnifique.

L’émotion est l’autre mémoire des faits

L’amant qui ne sait pas prendre la fortune par les cheveux qu’elle porte est perdu, note Casanova à l’intention de ceux qui voudraient suivre ses traces. Laferrière est tout aussi prodigue de conseils sur le bon usage de son œuvre. Il y a la pose de l’écrivain mais pour me lire il faut éviter de prendre celle du lecteur. Vous n’avez pas en main un volume de la Pléiade, pour lequel il faut s’asseoir en robe de chambre et feuilleter les pages en papier bible. Non, il faut lire rapidement, feignant de ne pas trop faire attention et en se laissant envahir par l’univers sensoriel du livre. Quand on a fini une phrase, la suivante arrive en courant. J’écris très vite. Je lis très vite. Ce n’est jamais l’exactitude des faits qui m’intéresse, mais l’émotion qu’ils ont suscitée et qu’ils continuent de susciter en moi.

La ruse amoureuse réussit, enseigne Casanova, parce qu’elle n’était pas étudiée et qu’elle ne pouvait pas être prévue. En parallèle, Laferrière poursuit sa réflexion sur la vérité. Je n’écris pas pour témoigner, j’écris pour voler au-dessus des maisons, pour délirer, pour vivre pleinement. Il ne faut rien comprendre à la littérature pour traiter un livre comme une confession. La sincérité est le premier artifice littéraire. La vérité a besoin d’être vraisemblable. Et il ne faut surtout pas prendre le point d’arrivée pour le point de départ. Les plaisirs d’amour, souligne Casanova, sont l’effet et non pas la cause de la gaieté.

Le pays des lecteurs est souverain

À quoi tient ce face à face imprévu et ce dialogue entre un mémorialiste vénitien du XVIIIe siècle et un romancier québécois contemporain ? À un bonheur de lecture ! J’ai tout simplement lu Casanova l’admirable de Philippe Sollers (Folio, 1999) en même temps que je lisais J’écris comme je vis.

La version d’origine d’Histoire de ma vie, écrite en français par Casanova, n’a été publiée qu’en 1960 et reprise pour grand public, dans la collection Bouquins, en 1993. On a fait de Casanova une bête de spectacle, s’insurge Sollers, mais on n’a pas voulu qu’il soit un écrivain.

Un écrivain !

Avec les dix romans que forment son Autobiographie américaine derrière lui, c’est le titre que Dany Laferrière revendique avant tout. Quelle que soit la posture que je prends, je suis condamné à me faire coller une étiquette sur le dos 0 écrivain émigrant ou ethnique, du métissage, postcolonial, de l’exil, écrivain noir ou nègre, haïtien, caraïbéen, québécois, canadien, américain, français, et la dernière en date, francophone. Je veux être pris pour un écrivain et, dans ce cas-là, bon ou mauvais, sont les seuls adjectifs acceptables. Pour le reste, je suis du pays de mes lecteurs, Quand un Japonais me lit, je deviens un écrivain japonais.

Giacomo Casanova, qui a été de toutes ses traductions avant d’être de sa propre main d’écriture, peut le confirmer. Il a écrit l’histoire de sa vie assis dans un fauteuil sombre d’où il s’est levé un jour, à l’âge de 73 ans, pour aller mourir dans un fauteuil rose, raconte Sollers. Un écrivain peut-il rêver d’une plus belle image de sa postérité littéraire ? Aller s’asseoir dans un fauteuil rose.

J’écris comme je vis, Dany Laferrière, entretien avec Bernard Magnier. Lanctôt Éditeur, Montréal, 2000.

Casanova l’admirable, Philippe Sollers, Folio-Gallimard, Paris, 1999.

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