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Le sous-commandant Parizos
N° 200 - juin 2001

La nation, c’est d’abord la liberté
Michel Lapierre
Que l’idée même de nation ait été, chez nous, dès le départ, une idée libérale, laïque, sociale, démocratique, progressiste et propre à nous-mêmes, c’est là l’événement principal de notre histoire, l’événement qui nous définit comme peuple et nous fait entrer dans la modernité, de plain-pied et à l’heure juste.

Cette vérité, déjà mise en lumière par Jacques Ferron, Yvan Lamonde est le premier historien patenté à l’établir sans ambiguïté, en faisant appel à toutes les ressources de l’érudition. Son Histoire sociale des idées au Québec (1760-1896), complétée par sa conférence Trajectoires de l’histoire du Québec, met définitivement fin à la plus grande occultation de notre historiographie.

Cette occultation, on la décelait sans surprise chez les historiens de droite, comme Groulx et Rumilly. Pouvait-on espérer davantage de gens pour qui le sentiment national se confondait avec la tradition, l’ordre, la puissance, l’élitisme, l’autoritarisme, l’esprit européen le plus passéiste et le catholicisme le plus conservateur ? Mais l’occultation était beaucoup plus flagrante et choquante chez les historiens soi-disant libéraux et scientifiques, dont l’anglomane Fernand Ouellet reste le meilleur exemple.

Lorsque Ouellet publiait, dans les années soixante, ses ouvrages sur Papineau et son Histoire économique et sociale du Québec (1760-1850) pour y opposer notre obscurantisme congénital à l’esprit naturellement éclairé des Britanniques, les historiens croyaient qu’en 1784, dans le Bas-Canada, seuls les Anglais avaient réclamé une Chambre d’assemblée. Or, Lamonde souligne qu’en 1971 l’historien Pierre Tousignant a rétabli les faits en révélant qu’en plus des 855 pétitionnaires aux noms britanniques se trouvaient 1 436 pétitionnaires aux noms français, dont celui de Joseph Papineau, le père de Louis-Joseph Papineau.

La « nation canadienne »

N’en déplaise à Ouellet, ce sont les Anglais, et non pas nous autres, Canadiens d’alors, qui furent obsédés par les différences ethniques. Comme Lamonde l’explique, il n’était pas question pour les Anglais de laisser la Chambre d’assemblée, où nos députés, démocratiquement élus, siégeaient en majorité, contrecarrer les décisions des instances supérieures, non électives, qu’ils contrôlaient entièrement 0 le Conseil exécutif et le Conseil législatif.

En 1810, le gouverneur Craig était horrifié à l’idée qu’il fût sans cesse question, au sein du Parti canadien, d’une « nation canadienne », d’une « nation séparée », qui pût ébranler l’ordre colonial britannique. Il faisait saisir les presses du journal Le Canadien et emprisonner ses rédacteurs, dont Pierre Bédard, chef du Parti canadien. L’imprimerie et le parlementarisme sont, pensait-il, de très grandes choses pourvu qu’ils restent anglais.

Dès lors, nous comprenons, avec Lamonde, que le principe des nationalités ne pouvait être, pour nous, qu’un principe d’affranchissement. Notre patriotisme était le corollaire de notre libéralisme. Et le libéralisme avait, au XIXe siècle, un sens progressiste ; en fait, il était le progressisme de l’époque.

L’idée de nation ne pouvait venir que des Lumières, car le bien de la nation, conçu désormais comme fin ultime de la politique, prenait le dessus sur la gloire du roi. Trouvant sa force dans l’égalité et la liberté de ceux qui la composent, l’idée de nation s’opposait aussi bien à la féodalité qu’à la monarchie absolue, aussi bien aux privilèges des conquérants qu’au pouvoir temporel de l’Église. Elle était nécessairement la première et la plus grande des idées libérales.

Vers le républicanisme

Les Anglais savaient bien que nos élites laïques, même celles qui, par intérêt, collaboraient avec eux, étaient modernes, éclairées, voire ouvertes à la libre pensée et à l’idée de Révolution (la Terreur exclue). L’évêque de Québec aussi le savait. « Les fidèles les plus zélés, écrivait Mgr Plessis, sont dans les basses classes du peuple. La haute classe des catholiques, conseillers, juges, avocats, marchands de quelque crédit, n’est point en général amie du clergé. » Aux yeux de l’évêque, les protecteurs les plus sûrs du catholicisme restaient les Anglais…

Mais ce ne sont pas tous les Britanniques qui soutiennent l’oligarchie coloniale et ses alliés. Une minorité d’entre eux est consciente d’être exclue du pouvoir, même si ce pouvoir est anglais. L’idée libérale de nation, mise de l’avant par les plus éclairés des nôtres, attire la sympathie d’anglo-protestants, comme les frères Nelson, et d’Irlandais catholiques, comme O’Callaghan, rédacteur du Vindicator. Le Parti canadien en devenant, en 1826, le Parti patriote, en souvenir des Patriots de la Révolution américaine, exprime non seulement les aspirations autonomistes et démocratiques du Bas-Canada, mais aussi le sentiment d’appartenir à l’internationale des peuples qui luttent pour la liberté.

De 1815 à 1840, notre mouvement libéral et national combat pour la souveraineté, au moins partielle, de la Chambre d’assemblée, le contrôle démocratique des dépenses publiques, l’électivité du Conseil législatif et la séparation des pouvoirs judiciaire et politique. Après 1830, devant le refus de Londres d’acquiescer aux demandes des Patriotes, Papineau et les esprits les plus avancés penchent du côté du républicanisme et de l’intégration du Bas-Canada aux États-Unis.

L’indépendance pure et simple de ce qui deviendra le Québec actuel leur semble irréalisable, car seule, en Amérique du Nord, une puissance comme les États-Unis peut, à cette époque guerrière, résister à la Grande-Bretagne. Solution désespérée, pis-aller, l’annexion à la république voisine apparaît comme un rêve plus idéologique que politique 0 les États-Unis incarnent, au XIXe siècle, la société démocratique idéale.

L’opposition à l’oligarchie coloniale

Lamonde a raison d’affirmer que la cause principale des insurrections de 1837 et de 1838 est, sans l’ombre d’un doute, l’opposition des Patriotes à l’oligarchie coloniale. Le mécontentement vis-à-vis du régime seigneurial, cause montée en épingle, depuis longtemps, par les Anglais et par tous ceux qui veulent masquer la nature nationale et anticoloniale des revendications des Patriotes, lui paraît, à juste titre, bien secondaire.

Mode de peuplement adapté à l’Amérique, le régime seigneurial n’était guère féodal que de nom. Il était surtout un régime archaïque de taxation à une époque où le système municipal n’existait pas encore. Les Anglais eux-mêmes l’ont compris en accordant le droit de vote aux habitants. Ils reconnaissaient ainsi que les habitants détenaient des titres presque entiers de propriété. En Europe, la situation était alors bien différente. La majorité des paysans de Grande-Bretagne et d’Irlande vivaient sous un régime beaucoup plus proche de la féodalité médiévale, n’étaient pas considérés comme propriétaires et n’avaient donc pas le droit de vote.

En étudiant les causes secondaires de la révolte des Patriotes, Lamonde accorde plus d’importance à la dimension anticléricale qu’à la protestation contre les seigneurs. Son analyse perspicace nous ramène à la cause première 0 l’opposition à l’oligarchie coloniale. L’anticléricalisme des Patriotes n’est pas l’antipapisme que les Anglais aimeraient bien trouver. Les partisans de Papineau ne s’attaquent pas au catholicisme en lui-même, au nom des libertés anglo-saxonnes et de la supériorité du protestantisme. Ils dénoncent l’ingérence du clergé dans la politique, ingérence qui profite presque toujours à la domination britannique. En insistant sur le principe libéral de distinction du spirituel et du temporel, Lamonde met en relief la saisissante continuité entre le Parti canadien, le Parti patriote, le libéralisme radical des Rouges et le laïcisme de l’Institut canadien.

Lamennais, prophète romantique

En plus du nom de Papineau, un seul autre nom nous permet de mieux voir la profonde unité de notre mouvement libéral et national, le nom d’un Français qui n’a jamais mis les pieds ici 0 Félicité de Lamennais. « Point de souveraineté collective, point de liberté de l’individu ; point de liberté de l’individu, point de souveraineté collective », proclame Lamennais, dans Paroles d’un croyant, livre fracassant dont Ludger Duvernay publie, chez nous, une édition clandestine en 1836. Dans l’esprit de Lamennais, le libéralisme, le patriotisme et le socialisme se conjuguent pour créer une seule force 0 l’avenir. L’Avenir, c’est le nom du journal que le penseur démocrate a fondé, à Paris, en 1830. Ce sera aussi le nom du journal que fondera, à Montréal, en 1847, la jeunesse libérale, marquée par l’influence de Lamennais et héritière de l’esprit des Patriotes.

En nous précipitant dans l’Union, prélude de la Confédération, La Fontaine et Cartier trahissent la cause libérale et nationale. Les Anglais et le clergé triomphent. Les Rouges et l’Institut canadien, qui soutiendront encore la cause, se trouveront bientôt marginalisés. Le mot libéral perdra presque tout son sens.

Apôtre du christianisme libéral et social, penseur condamné par Rome, prêtre apostat, Lamennais, dont Lamonde souligne l’importance, est le prophète romantique qui nous rappelle que nous comptions parmi les plus grandes victimes de la tragédie occidentale. Presque privé d’écoles, retardé dans son développement économique, faible numériquement, que pouvait notre peuple devant le conflit brutal entre l’ancien univers et la civilisation industrielle ? En rencontrant Lamennais – petit curé breton, défroqué, pauvre et rêveur –, Papineau, dans son exil en France, voyait de ses yeux la caution d’un nouveau type d’homme 0 l’intellectuel québécois.

Yvan Lamonde, Histoire sociale des idées au Québec (1760-1896), Fides, 2000.

Yvan Lamonde, Trajectoires de l’histoire du Québec, Fides, 2001.

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