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N° 200 - juin 2001
Dossier
Terrorisme économique dans les Balkans
Michel Chossudovsky
Le Fonds monétaire international (FMI) a la réputation d’imposer à fortes doses, aux pays en voie de développement, sa « médecine économique meurtrière » tout en prenant sous son aile les gouvernements aux prises avec une dette extérieure hors de contrôle. Le FMI intervient souvent, avec la complicité de Washington, dans la nomination des membres des gouvernements des pays endettés. Au beau milieu du tumulte de la crise asiatique de 1997, le ministre des Finances de la Corée du sud, renvoyé « pour avoir entravé les négociations avec le FMI» fut remplacé par un ancien fonctionnaire du FMI. En Turquie, au mois de mars 2001, également dans le contexte d’un effondrement financier provoqué par le FMI, le ministre de l’Économie fut remplacé par un vice-président de la Banque mondiale.

Mais ce qui est survenu en Yougoslavie dépasse de loin toutes les pratiques abusives de cette bureaucratie financière internationale qui a pignon sur rue à Washington. L’arrestation d’un chef d’État d’une nation endettée, exigée par ses principaux créanciers, est devenue une « condition préalable» à la tenue de négociatiations concernant une «aide financière » éventuelle.

La date butoir pour l’arrestation du président Slobodan Milosevic par le gouvernement yougoslave avait été fixée par Washington au 31 mars 2001. Depuis, un autre ultimatum a été émis pour la remise de l’ancien chef d’État au Tribunal de La Haye pour l’ex-Yougoslavie, parrainé par l’OTAN. Comme le soulignait le secrétaire d’État américain Colin Powell 0 « L’appui de l’administration américaine à une éventuelle conférence internationale de pays donateurs où la Yougoslavie espère recevoir un milliard de dollars pour aider à la reconstruction du pays exige la coopération préalable [des autorités de Belgrade] avec le Tribunal de La Haye. »

En septembre 2000, alors qu’en Yougoslavie la campagne électorale présidentielle battait son plein, une législation fut adoptée par le Congrès américain. Washington avertissait le futur président Kostunica qu’en vertu d’un acte du Congrès (HR 1064) l’ « aide » financière serait retenue si le gouvernement ne se soumettait pas aux diktats américains.

Le FMI et la Banque mondiale furent également prévenus en bonne et due forme par leur principal actionnaire, c’est-à-dire le gouvernement américain, que « le secrétaire au Trésor américain retiendrait, de la contribution américaine à toute augmentation du capital du FMI et de la Banque Mondiale, un montant équivalent au montant d’un prêt ou de toute autre forme d’assistance à la Yougoslavie ».

Au même moment, Washington demandait l’ouverture d’un bureau du Tribunal de La Haye à Belgrade ainsi que des modifications aux lois nationales de la Yougoslavie. Ces dernières – devant être approuvées par le Parlement – placent la juridiction du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie au-dessus du système légal national yougoslave. Elles permettent également au Tribunal pénal d’ordonner, à la demande de l’OTAN, l’arrestation de milliers de personnes sur la base d’accusations inventées de toutes pièces.

La « normalisation économique »

Les médias occidentaux affirment que la tenue d’une conférence des pays donateurs constitue « une étape nécessaire » vers la « normalisation économique » et la « réintégration » de la Yougoslavie dans la dite « communauté intérnationale ». On laisse entendre que les « pays donateurs » vont appuyer la reconstruction du pays ravagé par la guerre. En fait, la conférence des bailleurs de fonds est une rencontre de banquiers et d’organisations créancières dont la plupart proviennent des pays qui ont bombardé la Yougoslavie. Leur intention est non seulement d’obliger Belgrade à rembourser ses créances mais également, d’exercer un contrôle sur l’économie yougoslave par l’entremise du programme de privatisations.

Le gouvernment de Belgrade prépare le terrain par une révision des lois relative à la propriété industrielle afin de permettre au capital étranger de prendre le contrôle des grands complexes industriels ainsi que des services publics (eau, électricité, télécommunciations, etc). Plutôt que d’ « aider » la Yougoslavie, la conférence des bailleurs de fonds – organisée en étroite consultation avec Washington et l’OTAN – prépare les étapes pour la transformation de la Yougoslavie en une colonie de l’alliance militaire occidentale.

La dette extérieure de la Yougoslavie est de 14 milliards $, dont 5 milliards $ sont détenus par le Club de Paris (composé en majeure partie des gouvernements des pays de l’OTAN) et 3 milliards $ par le Club de Londres. Cette dernière institution est un cartel de banques privées qui comprend, dans le cas de la Yougoslavie, quelque 400banques et institutions financières. Cependant, la majeure partie de la dette de la Yougoslavie est détenue par seize banques, principalement américaines et européennes, membres d’un Comité de coordination international (CCI) dirigé par la banque américaine Citigroup et la WestDeutsche Landesbank allemande. Au nombre des autres membres importants de l’ICC, on retrouve le groupe J.P. Morgan-Chase et Merrill Lynch.

Les grandes banques de l’ICC opèrent en coulisse. En dernière instance, c’est l’ICC qui détermine les orientations du FMI et de la Banque mondiale concernant la dette, les privatisations et la thérapie macro-économique. La bureaucratie du FMI – agissant au nom de la communauté bancaire – exige « une restructuration de la dette extérieure de la République fédérale yougoslave » en rappelant aux responables yougoslaves que l’octroi d’argent neuf pourra seulement être approuvé « après le paiement des arriérés ». Le gouvernement de Belgrade sera donc obligé de reconnaître pleinement ces dettes comme condition préalable à la négociation de nouveaux prêts, tout comme il devra également reconnaître le partage de la dette extérieure de l`ex-République fédérale yougoslave avec les anciennes républiques.

De l’argent fictif

En fait, la majeure partie de l’argent promis pour la « reconstruction » est purement fictive.

Un prêt tampon (« bridge loan ») octroyé par la Suisse et la Norvège en janvier 2001 fut accordé afin de permettre à Belgrade de rembourser le FMI. À son tour, le FMI accordait un prêt à Belgrade afin de faciliter le remboursement de la Suisse et de la Norvège.

Le communiqué du FMI le stipule explicitement 0 « Le Conseil d’administration du FMI a approuvé un prêt de 151 millions $ en vertu de la politique du FMI sur l’aide financière d’urgence “ post-conflit ” (post conflict assistance) afin de soutenir un programme visant la stabilisation et la reconstruction. De ce montant, les autorités de Belgrade utiliseront 131 millions $ pour rembourser les prêts reçus de la Suisse et de la Norvège… »

On a l`impression qu’il y a effectivement une entrée de nouveaux capitaux et que « le FMI aide la Yougoslavie ». Il n’en est rien. L’objectif visé est de permettre au FMI « de se faire rembourser ».

La Banque mondiale opère sensiblement de la même manière en ordonnant le remboursement préalable des arriérés de 1,7milliard $ avant la négociation de nouveaux prêts. Belgrade se verra donc accorder un soi-disant « prêt de consolidation » par la Banque mondiale afin de rembourser la Banque mondiale. Peu ou pas d’argent neuf entrera dans le pays. Selon les mots mêmes de Mladan Dinkic, gouverneur de la Banque centrale, « cela permettra la retour de la Yougoslavie à la Banque mondiale. Au cours des trois premières années, nous aurons le statut AIDA, que la Banque mondiale accorde aux pays les plus pauvres. C’est l’arrangement le plus favorable possible, avec la plus longue période de grâce et les taux d’intérêts les plus faibles. Cela nous permettra de rembourser la dette de 1,7 milliard $ et créer les conditions pour pouvoir bénéficier de nouveaux prêts. »

Une médecine économique de cheval

L’argent fictif pour la reconstruction n’est accordée qu’à la condition que la Yougoslavie mette en vigueur la « thérapie de choc » économique. Le programme commandité par les donateurs est fondé sur la « destruction » plutôt que sur la « reconstruction ». Sous prétexte de « normalisation économique », le FMI, la Banque mondiale et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) sise à Londres ont le mandat de démanteler – par l’entremise des faillites et des privatisations forcées – tout ce qui n’a pas été détruit par les bombes. Dans ce processus, la terreur politique et la « terreur économique » marchent main dans la main.

Le Groupe des 17 économistes (G-17) –qui contrôle le ministère des Finances et la Banque centrale de Yougoslavie – est en liaison permanente avec le FMI, la Banque mondiale et le département du Trésor américain. Une « lettre d’intention » décrivant en détail la thérapie économique devant être imposée sous la houlette du FMI fut élaborée lors de négociations secrètes avec les créanciers avant même les élections présidentielles de septembre 2000. Mladjan Dinkic – qui est devenu gouverneur de la Banque nationale de Yougoslavie – avait alors déclaré que la mise en place de la « thérapie de choc » économique serait une des premières mesures qui serait appliquée par un gouvernement Kostunica.

Le G-17 ne dissimule pas le fait qu’un de ses principaux objectifs est de briser la résistance sociale au programme de restructuration économique. Il affirmait en mars 2000 dans le New Serbia Forum 0 « Il est prévisible que tout régime démocratique fera face à une importante résistance de la population à la privatisation et aux réformes socio-économiques. À court terme, la restructuration des entreprises serbes ainsi que les faillites entraîneront fort probablement du chômage et une diminution des salaires. Le service de la dette et les ajustements fiscaux exigeront également des compressions dans les dépenses publiques, et l’introduction de nouvelles taxes et impôts potentiellement impopulaires. L’achat de firmes serbes par de riches investisseurs locaux et étrangers pourrait également générer une certaine amertume au sein de la population, d’autant plus que les mesures envisagées représentent une coupure radicale avec la tradition de propriété ouvrière ou “sociale ” de l’ancienne Yougoslavie. Il est prévisible que les groupes nationalistes et anti-réformistes puissent susciter une résistance populaire en exploitant ces thèmes. Cette forme d’opposition politique limitera l’étendue ainsi que l`efficacité des réformes économiques et du programme de privatisations. »

Le gel des salaires

Le programme du FMI, mis en application au lendemain des élections du mois de septembre 2000, prône l’adoption de « politiques économiques prudentes et de réformes structurelles audacieuses ». Dans le jargon du FMI, « audacieuses » signifie invariablement l’application du « traitement de choc » alors que « prudentes » est synonyme de mesures d’austérité prudemment élaborées, mais sans compromis.

Dès son entrée en fonction, le gouvernement Kostunica a suivi les recommandations du FMI et a immédiatement procédé à la déréglementation des prix des biens de consommation essentiels, tout en gelant les salaires des travailleurs. Par ailleurs, le parlement yougoslave adoptait une nouvelle loi du travail fixant le salaire minimum à 35 % du salaire moyen. L’inflation, combinée à la désindexation des salaires (ordonnée par le FMI), avait entraîné l’effondrement du salaire minimum.

L’accès au crédit fut gelé pour les entreprises locales et les agriculteurs. Les taux d’intérêt ont monté en flèche. Avec la fin des sanctions économiques, le FMI a également exigé le démantèlement des barrières douanières afin de faciliter le «dumping » des produits importés, causant du même coup la faillite des producteurs locaux. Les prix de l’énergie sont appelés à être complètement déréglementés avant la privatisation des services publics, des raffineries étatiques, des sociétés de charbon et d’électricité.

Des compressions draconiennes dans les programmes de sécurité sociale et du fonds de pension de la République serbe sont également envisagées, ce qui pourrait entraîner leur effondrement. La restructuration des programmes sociaux proposée est un copie conforme du plan imposé à la Bulgarie où les pensions versées aux retraités ont chuté à 3 $ par mois en 1997.

L’effondrement du dinar

La gestion du marché des devises («managed float » du taux de change) constitue la composante la plus meurtrière du programme du FMI.

Les réserves en devises étrangères de la banque centrale de Yougoslavie sont de l’ordre de 500 millions $; la dette extérieure est de 14 milliards $. En vertu d’un accord intervenu avec le FMI, l’argent (octroyé sous la forme d`un « prêt préventif ») servira à renouveler les réserves en devises étrangères de la Banque centrale dans le but de soutenir le dinar. De plus, suivant le modèle brésilien, le dinar sera également soutenu par d’importants emprunts gouvernementaux auprès d’institutions bancaires privées à des taux d’intérêt exorbitants et ayant pour conséquence la montée en flèche de la dette publique intérieure.

En l’absence de contrôle des changes restreignant la fuite de capitaux, les réserves en devises étrangères de la banque centrale seront vite épuisées. Lorsque ces « réserves empruntées » ne seront plus disponibles pour soutenir le taux de change, le dinar s’effondrera, menant à une nouvelle augmentation de la dette extérieure de la Yougoslavie.

Une telle politique contribue au déclenchement de l’hyperinflation. La monnaie nationale (le dinar) devient alors sans valeur. Autrement dit, les prix montent en flèche avec l’effondrement de la monnaie nationale. À leur tour, les salaires sont gelés sur les ordres du FMI dans le cadre d’un « programme de lutte contre l`inflation » et le niveau de vie chute à des niveaux encore plus bas. Les Yougoslaves sont déjà appauvris, les deux tiers de la population vivent avec un revenu par personne de deux dollars par jour selon l’estimation des Nations unies citée dans le rapport du FMI.

Relâcher les terroristes de l’Armée de libération du Kosovo (UCK)

Les responsables américains ont fait savoir que la mise en liberté des « freedom fighters » de l’UCK (« combattants de la liberté ») emprisonnés dans les prisons serbes devait être considérée comme un préalable à l’octroi d’une aide financière. Une « loi d’amnistie » fut votée par le parlement yougoslave à peine un mois avant la date butoir du 31 mars. Alors que les victimes de la guerre sont persécutées et inculpées, le gouvernement Kostunica relâchait, sur les instructions de Washington, les criminels de l’Armée de libération du Kosovo (UCK) dont les dirigeants entretiennent des liens étroits avec les mafias de la drogue.

Ces criminels ont rejoint les rangs de l’UCK, aujourd’hui impliquée dans une nouvelle vague d’attaques terroristes dans le sud de la Serbie et en Macédoine. Il est maintenant avéré que ces attaques terroristes sont soutenues et financées par Washington. (Voir l’aut’journal, no. 199.)

Les exemples coréen, russe, turc

Ce qui se passe en Yougoslavie, c’est la même fraude financière appliquée par le FMI en Corée, en Indonésie, en Russie, au Brésil et, plus récemment, en Turquie. Différents instruments spéculatifs (incluant le short selling des devises) furent appliqués par les milieux bancaires et internationaux afin de déclencher l’effondrement des monnaies nationales.

En Corée, les dettes ont grimpé en flèche suite à la crise monétaire. Des pans entiers de l’économie coréenne furent vendus à rabais et plusieurs des puissants conglomérats coréens ont passé sous le contrôle de capitaux américains.

En Russie, le rouble s’est effondré suite à la déréglemention du marché des devises ordonné par le FMI en 1992. Cette politique provoquait une hausse de 9900 % de l’indice des prix à la consommation. Les salaires augmentant de 900 %, la chute des salaires réels en 1992 fut de l’ordre de 86 %. Au cours des années subséquentes, le pouvoir d’achat a continué de baisser, précipitant le peuple russe dans des conditions d’extrême pauvreté.

Et à peine quelques semaines avant l’arrestation du président Milosevic, le niveau de vie s’effondre en Turquie. Suite à la déstabilisation de la monnaie nationale (le lire), les taux d’intérêt ont augmenté de 550 % !

40 milliards $ de dommages par les bombardements

Le FMI a reconnu dans son rapport que les dommages causés par les bombardements de l’OTAN étaient de l’ordre de 40 milliards de dollars. Ces chiffres ne comprennent pas les pertes occasionnées par des années de sanctions économiques, ni les pertes en vies humaines et les souffrances infligées à toute une population, ni les effets des radiations toxiques émises par l’uranium appauvri, ni les torts causés à l’environnement.

Il est ironique de constater que cette étude fut coordonnée par Mladjan Dinkic et Miroslav Labus du G-17 qui détiennent présentement des positions clés au sein du gouvernement. Depuis sa nomination au poste de gouverneur de la banque centrale, Dinkic n’a fait aucune mention, lors de ses discussions avec les créanciers occidentaux, de la question des « dommages de guerre ».

Il n y aura ni « compensation » pour les dommages causés par les bombes, ni allégement du fardeau de la dette extérieure. En fait, une grande partie des nouveaux prêts – que la Yougoslavie devra rembourser – sera utilisée pour reconstruire ce que les bombes ont détruit. Qui plus est, en vertu du système international d’appel d’offres imposé par la Banque mondiale et la BERD, ces prêts devront être consacrés à financer des contrats juteux auprès de compagnies de construction des pays de l’OTAN.

Dans ce contexte, le quotidien USA Today (10/10/00) rapportait que « les principaux gagnants sont les compagnies occidentales de télécommunications, les entreprises de construction, les banques et les entreprises de transport qui seront appelées à reconstruire les ponts sur le Danube, les centrales électriques et les raffineries détruites par les bombardements de l’OTAN. Alors que les compagnies européennes, déjà actives dans les Balkans, bénéficient d’un avantage de proximité, les compagnies américaines telles que la compagnie Brown & Root, spécialistes en infrastructures, (une succursale de la compagnie Halliburton Oil du vice-président Dick Cheney), AES et General Electric sont également impliqées. »

Et que feront ces compagnies ? Elles engageront des entreprises locales en sous-traitance ou embaucheront des ingénieurs et des travailleurs yougoslaves à des salaires inférieurs à cent dollars par mois. L’argent prêté à Belgrade pour la « reconstruction » sera ainsi recyclé vers les banques occidentales et les compagnies multinationales.

Les coûts de la campagne aérienne

Accuser le peuple serbe et l’ancien chef d’État des crimes commis par l’agresseur a pour but d’instaurer un climat de terreur et un sentiment de culpabilité collective.

Mais il y a autre chose qui n’a pas encore été mentionné. Le dessein de Washington consiste à inculper le président Milosevic pour la guerre non en tant qu’individu mais en tant que chef d’État dans le but éventuel d’exiger des réparations de guerre auprès du gouvernement de Belgrade.

Si l’ancien chef d’État était reconnu coupable par le Tribunal de La Haye, le pays pourrait être tenu « légalement responsable » non seulement des coûts des « bombes humanitaires » de l’OTAN, mais également des dépenses militaires et de celles encourues au titre des différentes opérations de « maintien de la paix » depuis 1992.

Une armée de consultants et d’économistes a déjà évalué – à la demande de l’OTAN – les coûts de la campagne aérienne et des diverses « opérations de maintien de la paix ». La part des États-Unis dans le coût des bombardements, des forces du « maintien de la paix » et de « l’assistance aux réfugiés » s’élevait, pour l’année fiscale 1999, à 5,05 milliards $. Les sommes allouées par l’administration Clinton pour la guerre et les réfugiés étaient de l’ordre de 6,6 milliards $ en 1999.

Les soi-disant « fonds d’urgence » votés par le Congrès américain pour les opérations au Kosovo et les autres dépenses militaires en République yougoslave s’élevaient en 1999 à 12 milliards $. Qui plus est, le Département de la défense américain estime les coûts du déploiement des forces d’occupation américaines et du personnel civil stationné en Bosnie et au Kosovo depuis 1992 à environ 21,2 milliards $.

Autrement dit, poursuivre le président Milosevic sur la base de fausses accusations soulève une question fondamentale de légitimité. Si Milosevic est inculpé, les véritables criminels de guerre seront blanchis et l’opération humanitaire sera inscrite dans le droit international ouvrant la voie à l’inculpation de la Yougoslavie en tant que nation. Dans cette logique implacable, l’OTAN pourrait obliger la Yougoslavie à payer pour les bombes utilisées pour détruire le pays et tuer sa population.

Sur les traces de l’Empire britannique

Il était pratique courante durant l’Empire britannique, non seulement d’installer des régimes fantoches, mais également de «présenter la facture » des opérations militaires aux pays qui refusaient de signer un traité de « libre-échange » avec le gouvernement de Sa Majesté.

En 1850, le Grande-Bretagne menacait d’envoyer ses canonnières – l’équivalent des raids aériens humanitaires d’aujourd’hui – par suite du refus du Royaume de Siam (la Thaïlande) de signer un traité de libre-échange, soit l’équivalent d’une « lettre d’intention » du FMI aujourd’hui. Bien que le discours et les institutions de la diplomatie coloniale aient quelque peu évolué depuis, la similitude avec les pratiques contemporaines est frappante. Selon les mots de l’envoyé britannique Sir James Brooke (l’équivalent de l’envoyé américain Richard Holbrooke en Yougoslavie) 0

« Le gouvernement de Siam est hostile, son ton est arrogant, ses prétentions illimitées. Si les exigences britanniques venaient à être refusées. Il s’agira d’envoyer nos cannonières afin de détruire les fortifications sur la rivière. Il faut donner au Siam la leçon qu’elle mérite depuis longtemps, un roi mieux disposé à notre égard devrait être placé sur le trône… car ce pays est d’une immense importance commerciale pour l’Angleterre. Par-dessus tout, il faut préparer le changement et placer notre propre roi sur le trône. Le prince Mongkut devrait être placé sur le trône et, à travers lui, nous pourrons obtenir tout ce que nous désirons. Et les dépenses encourues pour l’opération militaire pourraient être facturées au Trésor royal de Siam. » (M. L. Manich Jumsai, King Mongkut and Sir John Bowring, Chalermit, Bangkok, 1970)

Des précédents historiques 0 Quand l’agresseur facture l’agression à l’agressé

Le Vietnam et les réparations de guerre payées aux États-Unis

Le Vietnam – qui avait gagné la guerre contre l’agression américaine – fut néanmoins obligé de payer des réparations de guerre aux États-Unis, comme condition préalable à la levée de l’embargo et des sanctions économiques en 1994.

Bien que les circonstances historiques étaient différentes de celles de la Yougoslavie, l’intervention du FMI au Vietnam était à bien des égards similaire. Un programme d’ajustement structurel fut appliqué sous la houlette du FMI. La décision de lever les sanctions imposées au Vietnam fut prise dans le cadre d’une conférence des bailleurs de fonds. Une somme de deux milliards de dollars en prêts et en « aide » était promise.

Mais immédiatement après la conférence, une autre réunion eut lieu – cette fois-ci à huis clos – avec le Club de Paris, au cours de laquelle Hanoi fut obligé de s’engager à rembourser en totalité les dettes encourues par le régime militaire installé par les États-Unis à Saïgon. En reconnaissant la légitimité de ces dettes, Hanoi avait accepté de rembourser des prêts utilisés pour soutenir l’effort de guerre américain.

Qui plus est, cette acceptation par Hanoi absolvait totalement Washington de son obligation de payer au Vietnam les réparations de guerre de 4,2 milliards $ selon l’accord signé lors de la Conférence de paix de Paris en 1973.

Le Nicaragua 0 les Freedom Fighters et la médecine économique du FMI

De façon similaire, les 12 milliards $ de « réparations » que les États-Unis devaient verser au Nicaragua suite à une décision de la Cour de justice internationale de La Haye ne furent jamais payés. En 1990, après l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement « démocratique » pro-américain, ces réparations furent annulées en échange de la « normalisation économique » et de la levée des sanctions. En retour, Washington approuvait le versement d’une « aide d’urgence » d’un montant symbolique de 60 millions $ dont l`octroi était, bien entendu, conditionnel au paiement des arriérés de la dette extérieure et de l’adoption de la « médecine économique» du FMI.

Selon le Houston Chronicle (8/12/91) 0 « Les États-Unis ont versé des indemnités aux fonctionnaires du secteur public licenciés en vertu du programme d’ajustement structurel du FMI dont le but est de réduire la taille du gouvernement du Nicaragua. Au nombre des résultats 0 le budget nicaraguayen de sécurité sociale fut réduit de 18millions $ à 4 millions $ alors que le taux de chômage augmentait à 45 %. Les dépenses en santé ont chuté, de 86 $ par personne par année… à 18 $. Les retraites versées aux mutilés de guerre ont été gelées à 6,50 $ par mois alors que le prix des aliments avait augmenté pratiquement au niveau de celui des États-Unis. Selon un porte-parole du département d’État, les États-Unis se sont engagés à reconstruire le Nicaragua, mais nos moyens sont retreints; il y a peu de choses que nous pouvons accomplir par l’entremise de l’aide au développement. »

En revanche, les États-Unis n’ont pas hésité à dépenser des milliards de dollars pour financer neuf années de guerre et d’embargo économique. Washington avait également installé une armée paramilitaire (les Contras) pour combattre le gouvernement sandiniste. Le Président Reagan les avait surnommés « freedom fighters » (« combattants de la liberté »). Soutenus par la CIA, ils furent financés par l’argent de la drogue.

Sensiblement le même scénario fut appliqué au Kosovo. L’Armée de libération du Kosovo (UCK) fut appuyée par Washington et financée avec l’argent de la drogue dans le but de justifier l’intervention militaire de l’OTAN. Il vaut d’être mentionné qu’un expert en la matière, en l’occurrence M. William Walker (haut fonctionnaire du département d’État impliqué dans le scandale du Contragate), fut nommé chef de mission de l’OSCE au Kosovo quelques mois avant le début des bombardements. Son véritable mandat fut d’encadrer les activités terroristes de l’UCK sur le modèle des Contras. Durant les années 80, Walker, en étroite collaboration avec le colonel Oliver North et la CIA, fut responsable du financement de l’insurrection armée menée par les Contras qui devait aboutir à la chute du gouvernement sandiniste et son remplacement par une coalition gouvernentale pro-américaine lors des élections « démocratiques » de 1990.

L’Irak 0 le rôle de la Commission de compensation des Nations Unies

Suite à la guerre du Golfe, l’Irak fut obligé de payer d’importantes réparations de guerre. La Commission de compensation des Nations Unies (CCNU) fut mise sur pied pour traiter des « réclamations » contre l’Irak. Trente pour cent des revenus pétroliers de l’Irak dans le cadre du « programme pétrole contre nourriture » sont confisqués par la CCNU pour payer les réparations de guerre aux gouvernements, banques et corporations. La CCNU a « accordé plus de 32milliards $ en réclamations et plus de 9,5milliards $ en remboursements dans le cadre du régime pétrole contre nourriture », comme le rappelle la dépêche de l’agence de presse UPI du 7 décembre 2000.

Ces précédents sont importants pour comprendre la guerre en Yougoslavie. Bien qu’il n’y ait eu encore aucune déclaration officielle de l’OTAN en ce sens, le cadre de référence et la bureaucratie de la CCNU pourraient éventuellement être utilisés pour exiger des réparations de guerre de la Yougoslavie. Les procédures de réclamations de la CCNU sont basées sur une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU de 1991 qui établit la responsabilité de l’Irak pour la guerre du Golfe selon la loi internationale.

Dans le cas de la Yougoslavie, le président Milosevic est accusé par le Tribunal de La Haye pour des « crimes contre l’humanité et des violations aux lois et coutumes de la guerre ». Après le précédent irakien, une décision du Tribunal de La Haye concernant le président Milosevic pourrait constituer la base de la formulation d’une résolution similaire du Conseil de sécurité établissant la responsabilité du gouvernement et du peuple yougoslave pour « les pertes, les dommages occasionnés aux gouvernements étrangers, aux corporations » incluant « le coût de la campagne aérienne ».

La réécriture de l’Histoire par l’OTAN

Les récents événements démontrent comment la réalité peut être tournée à l’envers par l’agresseur et sa machine de propagande. L’OTAN déforme de manière flagrante le cours des événements et manipule l’écriture de l’histoire moderne. Il est donc essentiel que le peuple yougoslave demeure uni et résolu dans sa lutte. La « démonisation » du peuple serbe et du président Slobodan Milosevic ainsi que le déclenchement de conflits ethniques ont pour but d’imposer le Nouvel ordre mondial dans les Balkans.

Au plan international, les différents mouvements anti-mondialisation dirigés contre le FMI, la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce (OMC) doivent comprendre que «guerre» et « mondalisation » font partie des mêmes enjeux. Il existe des liens étroits entre ces organisations internationales et l’OTAN. Dans ce contexte, la militarisation dans différentes régions du monde constitue également un moyen de soumettre les pays en développement aux diktats du trio FMI-BM-OMC. La lutte de la Yougoslavie afin de préserver sa souveraineté nationale – dans cette conjoncture particulière de l’histoire – fait partie intégrante des luttes contre le Nouvel ordre mondial et l’imposition à travers le monde de la politique néolibérale sous la supervision du FMI, de la Banque mondiale et de l’OMC. Derrière ces organisations, qui sont liées à l’OTAN, on retrouve le pouvoir financier américain et européen ainsi que le complexe militaro-industriel occidental.

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