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Le sous-commandant Parizos
N° 200 - juin 2001

Parizeau, le Marcos du Nord ?
Pierre Dubuc
Sommes-nous en train d’assister à un changement de cap majeur du mouvement souverainiste ? C’est ce que donne à croire le texte qu’a fait paraître l’ex-premier ministre Parizeau dans Le Devoir du 5 mai, dans lequel il qualifie la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) de « grande charte des droits des multinationales ». C’est un virage à 180 degrés pour celui qui s’était fait le chantre du traité de libre-échange entre le Canada et les États-Unis, puis de l’ALENA.

D’ailleurs, dans le même texte, Parizeau rappelle comment l’appui des souverainistes au gouvernement Mulroney avait été crucial pour l’adoption du traité de libre-échange. « Au Québec, le premier ministre Bourassa serait plutôt pour (le libre-échange) mais hésite. L’opposition officielle, le Parti québécois, serait plutôt contre mais hésite. Une entente entre les deux partis va faire en sorte que l’appui non partisan du Québec à Mulroney lui donnera la force politique de conclure. »

La stratégie péquiste 0 jouer les États-Unis contre le Canada

Dans la préface au recueil de ses textes paru en 1997 chez VLB sous le titre Pour un Québec souverain, Parizeau est plus explicite sur son rôle et celui de Bernard Landry. « Avec l’aide hautement efficace de Bernard Landry, je réussis à faire effectuer un virage à 180 degrés au Parti québécois dont je viens de prendre la présidence. »

Jusqu’à ce moment-là, la stratégie du Parti québécois avait été de proposer une nouvelle entente au Canada anglais – la souveraineté-association – pour faire face au géant américain. L’idée a été repoussée par le Canada anglais qui préférait tirer profit d’un Québec assujetti comme il en avait pris l’habitude depuis plus de deux cents ans. La proposition de souverainté-association du référendum de 1980 fut accueillie par une campagne de peur, de menaces de représailles commerciales et économiques.

Parizeau reconnaît que c’est pour mettre fin au chantage du Canada anglais qu’il propose de se jeter dans les bras de l’Oncle Sam. « C’était, en somme, faire appel aux Américains pour nous protéger contre les Canadiens », écrit-il en 1997.

De l’ALENA à la ZLEA à la « dollarisation »

C’est dans la même perspective que Parizeau a appuyé avec enthousiasme l’ALENA et même la ZLEA. En 1994, devant le Council on Foreign Relations, il déclare 0 « Nous considérons comme une excellente nouvelle l’entente réalisée samedi à Miami dans le cadre du Sommet des Amériques. »

C’est toujours dans la même optique de « jouer les États-Unis contre le Canada » que le Bloc québécois a appuyé la guerre du Golfe, puis la guerre contre le Kosovo, et prône aujourd’hui la « dollarisation », c’est-à-dire l’adoption du dollar américain.

Parizeau croyait beaucoup à l’importance du Québec dans le contexte des relations nord-américaines et sur l’appui, même indirect, qu’il pouvait tirer des Américains dans cette relation à trois. « Les Américains, écrit-il toujours en 1997, n’ont jamais aimé le rôle que le Québec leur a fait jouer face à leurs amis canadiens. »

Les illusions perdues de Parizeau

Le Sommet de Québec, où le Québec n’avait même pas un rôle de figurant, fait perdre beaucoup de ses illusions, semble-t-il, à Parizeau. « Ériger un panneau devant les salles de réunion pour faire savoir qui l’on est a quelque chose de pathétique », écrit-il dans le texte remis au Devoir.

Parizeau semble se rendre compte soudainement des véritables enjeux de la ZLEA, mais également de l’ALENA. En parlant du chapitre 11 de l’ALENA, qui donne droit aux entreprises de poursuivre des gouvernements, il écrit 0 « Il n’est pas évident que le gouvernement canadien ait vu toute la portée de ce qu’il signait. » Nous pourrions ajouter 0 et de ce que Parizeau appuyait !

Parlant de l’Accord multilatéral sur les investissements (l’AMI), il écrit 0 « Et si le projet passait, une bonne partie de ce qu’on appelle le modèle québécois devenait illégal. » Et il affirme que « la ZLEA, c’est l’AMI en plus dur ». En somme, la ZLEA constituerait un carcan encore plus contraignant que la Confédération canadienne !

Le nouveau couple Canada-États-Unis

Le Sommet de Québec a aussi permis à Parizeau de réaliser le degré d’unité aujourd’hui atteint entre le Canada et les États-Unis. Elles sont bien loin les velléités d’indépendance du Canada à l’égard des États-Unis que véhiculait le Parti libéral de Pierre Elliott Trudeau avec son agence de tamisage des investissements et sa politique énergétique nationale.

En fait, la classe d’affaires canadienne a effectué son propre virage à 180 degrés au cours des décennies 1980 et 1990 lorsqu’elle a vu que le Québec cherchait « à jouer les États-Unis » contre elle. Elle a abandonné ses prétentions nationalistes pour accepter la proposition de fusion économique que lui proposaient les États-Unis à la faveur du libre-échange. Le processus est aujourd’hui à ce point avancé que l’adoption de la monnaie américaine sera bientôt la question à l’ordre du jour.

Plus qu’un traité, un empire

Parizeau rêve d’un libre-échange où l’on pourrait « refuser les dérives que le néolibéralisme cherche à imposer ». En fait, le caractère profond de la ZLEA semble encore lui échapper. Les débats à venir sur la nouvelle politique énergétique américaine et le bouclier anti-missile démontreront que nous faisons face à plus qu’un simple traité commercial, mais à un projet d’empire. Parizeau se rendra peut-être compte que ce sont les États-Unis qui se sont amusés « à jouer le Québec contre le Canada et le Canada contre le Québec » !

Un retour aux sources

En dépit de ses limites, le changement de cap de Parizeau est un événement majeur qui devrait susciter de profondes remises en question au sein d’un mouvement souverainiste en pleine décomposition.

Le Sommet de Québec a démontré hors de tout doute que les États-Unis n’étaient pas l’allié pressenti contre le Canada, et le mouvement souverainiste pourrait éventuellement se recomposer dans le cadre du mouvement continental d’opposition à la ZLEA. Il renouerait ainsi avec ses racines anti-impérialistes. L’indépendance serait alors synonyme de rupture avec la ZLEA, avec l’empire.

Il est hautement improbable que Parizeau soit de ce mouvement – après tout, il n’est pas Marcos. Mais on ne peut qu’être d’accord avec lui lorsqu’il conclut son texte en disant 0 « À force de vouloir tout gagner, les grandes sociétés privées sont en train de faire réapparaître une lutte des classes. »

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