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N° 200 - juin 2001
L’assimilation ? Connais pas !
Le recensement va dissimuler la faiblesse du français
Charles Castonguay
On est porté à faire confiance aux données de recensement pour connaître la situation linguistique de façon objective. Détrompez-vous ! Le fédéral a pris soin de truquer le questionnaire du recensement de 2001 pour bien dissimuler la faiblesse du français au Canada.

Ottawa a modifié, par exemple, les questions du recensement pour que le processus d’assimilation des Canadiens français à l’extérieur du Québec puisse se poursuivre sans se faire remarquer. Ainsi, « canadien » figure maintenant en tête de liste des réponses proposées à la question sur l’origine ethnique.

Un questionnaire truqué

On sait par une enquête préalable que ce tour de passe-passe – « canadien » désignant une citoyenneté mais non un groupe ethnique – aura pour effet de réduire le nombre de Canadiens qui se déclareront d’origine française à quelque trois millions. En réalité, il y en a environ huit millions dont pas loin de six au Québec et un bon deux millions dans le reste du Canada. Grâce à l’apathie des principaux intéressés, voilà égaré un renseignement qui risquait de servir de levier politique.

Quelle aubaine pour Jean Chrétien et, surtout, Stéphane Dion ! Car à l’extérieur du Québec, seulement quelque 600 000 personnes déclareront le français comme langue d’usage principale à la maison. Sur une population d’origine française de deux millions, pas moins de 1,4 million de personnes parlant surtout ou exclusivement l’anglais au foyer équivaut à un taux d’anglicisation cumulative de 70 %. Sept Canadiens d’ascendance française anglicisés sur dix, un beau succès pour lord Durham. Mais par trop gênant si les survivants s’avisaient de revendiquer la réparation de torts historiques.

Le français parlé «régulièrement»

Ottawa dissimule non seulement en amont mais aussi en aval. La question sur la langue d’usage, qui vise la langue que le répondant parle le plus souvent au foyer, se trouve brouillée par un nouveau volet 0 « Cette personne parle-t-elle régulièrement d’autres langues à la maison ? » La commissaire aux langues officielles du Canada, Dyane Adam, compte désamorcer le scandale de l’anglicisation croissante des francophones hors Québec en jouant sur l’interprétation des réponses à ce second volet, obscur sur mesure. Un foyer tout à fait anglicisé quant à sa langue d’usage quotidienne pourrait, en effet, déclarer aussi parler le français « régulièrement » s’il le fait, par exemple, à l’occasion de la visite des grands-parents.

La deuxième langue maternelle

Bien entendu, la question sur la langue maternelle, au beau mitan de l’assimilation, cible toujours aussi mal son objet 0 « Quelle est la langue que cette personne a apprise en premier lieu à la maison dans son enfance et qu’elle comprend encore ? Si cette personne ne comprend plus la première langue apprise, indiquez la seconde langue qu’elle a apprise. » Cette formulation, aussi alambiquée que fautive, oblige tout francophone hors Québec qui se trouve assimilé à l’anglais au point de ne plus comprendre le français à se déclarer de langue maternelle anglaise. Chaque cas du genre fait un anglicisé – et un ayant-droit à l’école française – de moins. Et pouf ! les francophones.

La langue seconde

Enfin, Ottawa masquera encore la faiblesse démographique de la population de langue française avec ses données douteuses sur le bilinguisme 0 « Cette personne connaît-elle assez bien le français ou l’anglais pour soutenir une conversation ? » Sous le couvert de cette formule vaseuse, le ministre de la clarté aura beau jeu de prétendre que le français progresse au Canada. Fait cocasse, le guide – que personne ne consulte, c’est bien connu – précise 0 « Cochez le français ou l’anglais seulement si la personne peut soutenir une conversation assez longue sur divers sujets dans cette langue. » Pourquoi alors ne pas avoir simplement ajouté « assez longue sur divers sujets » à la question elle-même ? Parce qu’Ottawa sait pertinemment que cela réduirait de moitié le nombre d’anglophones à l’extérieur du Québec qui déclareraient connaître le français comme langue seconde.

La nouvelle origine ethnique politiquement modifiée

Si la volonté politique y était, il serait facile de formuler clairement les questions en cause. Du coup, les réponses auraient toute leur signification. La question sur l’origine ethnique pourrait comporter un bref préambule précisant qu’elle ne s’adresse pas aux Autochtones, pour ensuite se lire ainsi 0 « À quel(s) groupe(s) ethnique(s) ou culturel(s) cette personne ou ses ancêtres appartenaient-ils à leur arrivée sur ce continent ? » Il va de soi que « canadien » n’aurait plus rien à faire dans la liste des réponses proposées. La référence à l’arrivée sur le continent nord-américain faisait d’ailleurs partie de la question jusqu’au recensement de 1981 inclusivement.

La langue d’usage principale

Quant aux questions portant sur la langue, un supplément à celle sur la langue d’usage principale contribuerait utilement à notre appréciation des comportements linguistiques au foyer s’il était formulé comme suit 0 « Cette personne parle-t-elle quotidiennement d’autres langues à la maison ? » Et pour viser correctement la langue maternelle, pourquoi ne pas demander tout simplement 0 « Quelle langue cette personne parlait-elle le plus souvent à la maison dans son enfance ? » Si l’on y tient, on pourrait ajouter en qualité de renseignement additionnel 0 « La comprend-elle encore ? » Enfin, la précision « assez longue sur divers sujets » apporterait un sens aux données sur l’aptitude à soutenir une conversation en français ou en anglais, trop sujettes à une interprétation abusive.

Des questions d’attrape-nigaud

Facile, ainsi, de faire clair et significatif. Et Ottawa le sait. C’est en pleine connaissance de cause que l’on a concocté les questions attrape-nigaud du 15 mai dernier. Les résultats, qui seront dévoilés à l’automne 2002, réduiront au minimum les ravages apparents de l’assimilation dans les rangs de la population francophone hors Québec. Et les Chrétien, Dion et Adam auront beau jeu d’en détourner encore notre attention au moyen de statistiques mirobolantes sur le bilinguisme superficiel et la nouvelle origine ethnique politiquement modifiée.

Il faut donc non seulement accueillir avec vigilance les enquêtes de boutique – notamment sur la langue d’usage public ou l’intégration linguistique des immigrants – publiées par l’appareil gouvernemental québécois, mais exercer la même attitude critique envers les données de recensement et l’usage qu’en font les guignols qui nous gouvernent à Ottawa.

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