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Les boys 3 1/2
N° 206 - février 2002

Le FMI adore les dictatures
André Maltais

Les origines de la crise argentine



En juillet 2000, après 18 ans d'enquête, la Cour fédérale argentine arrivait à la conclusion que le régime militaire illégitime de Jorge Videla (1976-1983) était à l'origine de la dette extérieure du pays et recommandait au Congrès argentin d'en négocier l'annulation. L'enquête fédérale montre que le FMI n'a pas hésité à s'associer avec la charogne pendant les huit années de la dictature pour s'assurer qu'après celle-ci le pays n'ait d'autre choix que de lui confier les commandes financières du pays … avec les résultats que l'on connaît!

Dans un texte intitulé « Aux origines de la crise argentine »1, le chercheur Arnaud Zacharie du Comité pour l'annulation de la dette du Tiers-Monde montre comment, pendant la dictature, a été mis en place « un mécanisme de dilapidation et de détournement de fonds mettant en scène le gouvernement (militaire) argentin, le FMI, les banques privées du Nord et la Réserve fédérale américaine ».

Se basant sur les résultats de l'enquête judiciaire de la Cour fédérale argentine (une sentence de 195 pages), Zacharie nous apprend qu'en 1976, dès la prise du pouvoir par le régime Videla, le FMI accourait octroyer à l'Argentine un premier prêt important « apportant par là la garantie aux banques occidentales que le pays est un endroit privilégié pour recycler leurs surplus de pétrodollars ».

De plus, le FMI « libérait » l'un de ses cadres, Dante Simone, qu'on retrouve, tout au long du régime militaire, dans l'entourage de la banque centrale argentine et de son président Domingo Cavallo, celui-là même qui, le 20 décembre dernier, était encore … ministre de l'économie !

L'enquête a démontré que, même « en congé », Simone recevait de l'argent du FMI qui payait au moins ses frais de séjour et de logement.

Prêteurs discrets

Pendant que les militaires emprisonnaient, torturaient et assassinaient la jeunesse du pays, Simone adressait à Cavallo un rapport (un double en a été retrouvé au FMI) assurant « que d'importantes marges existaient en matière d'endettement avant qu'un danger économique majeur ne survienne ».

Autrement dit, le FMI poussait à l'emprunt un régime illégal et facilement corruptible. Simone n'a eu aucun mal à trouver les importants et discrets prêteurs étrangers qui, tout au long du quart de siècle suivant, allaient sortir du pays des quantités astronomiques de richesses.

Ces prêts, toujours selon Arnaud Zacharie, « ne prendront jamais la direction du pays mais seront directement détournés par les banques dans des paradis fiscaux au nom de sociétés-écrans ».

L'enquête a aussi montré que la Banque centrale argentine a réalisé des placements auprès des banques américaines en passant par la Réserve fédérale des États-Unis pour mieux cacher les opérations au ministère de l'économie argentin.

Fonds dilapidés

« La dette n'a ainsi pas profité aux populations locales, mais bien au régime dictatorial et aux banques du Nord, apportant au passage un important soutien d'ingénierie financière. Le reste des fonds furent dilapidés dans de généreuses subventions aux grands groupes privés amis du ministre de l'économie Martinez de la Hoz ».

À la fin de la dictature, la dette argentine a plus que quintuplé passant de 8 milliards de dollars à 43 $ milliards tandis que la part des salaires dans le PNB, elle, est passée de 43 % à 22 % ! Le FMI n'a plus qu'à attendre pour récolter ce qu'il a semé alors que l'hyper-inflation et la corruption font des ravages durant tout le mandat du gouvernement de Raul Alfonsin (1984-1988).

En 1989, arrive finalement Carlos Menem officiellement décidé à mettre fin au chaos économique en suivant les conseils des «experts » du FMI.

Ceux-ci démarraient alors la seconde partie du plan ayant l'Argentine pour cobaye. Si la première partie avait consisté à lancer la spirale infinie de l'endettement en profitant de l'absence de démocratie du régime Videla, la seconde consistait, sous le prétexte de réparer les dégâts, à faire adopter au pays les mesures néo-libérales aptes à accélérer la sortie des capitaux au profit des créanciers privés internationaux et des multinationales.

Évasion fiscale

Il s'agissait des mesures dites d'ajustement structurel qu'on connaît bien aujourd'hui0 privatisation des entreprises publiques, ouverture du pays à la pénétration des capitaux étrangers, déréglementations en tout genre, réduction des budgets de l'état, etc.

Les réformes de Menem sèment d'abord l'euphorie. Elles matent l'inflation surtout grâce à l'instauration d'un peso équivalent au dollar américain et attirent en masse les investisseurs étrangers (le PIB argentin croît de 25 % en trois ans). Mais les conditions de la débâcle sont irrémédiablement installées.

Le principal problème, c'est que les mesures libéralisant le plus possible l'économie « facilitent les rapatriements de bénéfices et la fuite frauduleuse des capitaux locaux ».

Ainsi, alors que les investisseurs étrangers sortaient leurs profits du pays, ce qui reste d'entrepreneurs locaux a eu toujours plus la possibilité de pratiquer l'évasion fiscale. En 1998, cette dernière se montait à 40 $ milliards et privait l'État de la moitié des impôts qu'il devrait normalement encaisser! Seulement 17 % des hauts revenus payaient de l'impôt.

Éducation sacrifiée

On estime aujourd'hui à 120 milliards de dollars l'argent placé à l'étranger alors que la dette totale atteint 141,2 milliards $.

La roue tourne 0 moins de recettes fiscales forcent l'État à emprunter toujours davantage pour rembourser la dette; mais plus l'État emprunte, plus le FMI exige en contrepartie de libéraliser l'économie qui, à son tour, fait encore diminuer les recettes fiscales. Et c'est la population qui souffre chaque fois un peu plus.

Quand Menem quitte le pouvoir, les paiements annuels sur la dette sont passés de 6 à 21 milliards $. Pour rencontrer ses échéances, le gouvernement hausse la taxe de vente de 14 % à 21 % frappant la partie de la population qui achète surtout des besoins de première nécessité.

« Près de 40 % de la population, ajoute Arnaud Zacharie, vit officiellement sous le seuil de pauvreté, les richesses nationales sont privatisées, des centaines de milliers de fonctionnaires ont été licenciés, l'éducation a été sacrifiée ».

Le poids de la crise brésilienne

La crise brésilienne de 1999 et la dévaluation du real aggravent encore le manque à gagner de l'État argentin. En effet, puisque 30 % des exportations argentines s'en vont au Brésil et sont payées en real, l'Argentine s'est retrouvée avec une monnaie et des prix à l'exportation non-compétitifs pour la région.

C'est dans ce contexte que la coalition de centre-gauche de Fernando de la Rua est venue au pouvoir. Cette année-là (1999), la dette augmente encore de 12 milliards $ pendant que l'État épuise toujours plus ses réserves en tentant de soutenir la valeur de son peso.

Contraint de signer accord sur accord avec le FMI et de réduire ses budgets toujours plus, Fernando de la Rua n'a bientôt plus que la population comme « réserve monétaire » pour rencontrer les échéances de la dette.

C'est ainsi que, en juillet 2001, le gouvernement réduit de 13 % les salaires de ce qui reste de la fonction publique ainsi que certains fonds de retraite et que, un an plus tard, au bord du défaut de paiement, le Congrès approuve une loi pour limiter les retraits bancaires des particuliers.

Cela débouche sur « les émeutes de la faim, la chute du gouvernement et l'effondrement d'un pays possédant pourtant d'importantes richesses économiques et humaines ».

Fuite des capitaux argentins 0 pour riches seulement !

Selon le quotidien argentin Clarin (16 janvier), la goutte d'eau qui a fait se déverser la population argentine dans les rues est la limite sur les retraits bancaires des particuliers imposée le 1er décembre par le gouvernement De la Rua pour soi-disant « freiner la fuite des capitaux ».

En vertu de cette loi, les Argentins ne peuvent pas retirer plus de 250 dollars par semaine en argent liquide de leur compte en banque.

Cette mesure survient pourtant après un quart de siècle pendant lequel l'État, toujours sur les judicieux conseils du FMI, a volontairement organisé (pendant la dictature) ou favorisé par ses lois (gouvernements civils depuis 1984) une fuite des capitaux massive et continue en dehors du pays.

De plus, pendant les semaines précédant la loi du 1er décembre, les grands investisseurs nationaux et internationaux auraient eu tout le temps nécessaire pour sortir près de 20 milliards de dollars du pays!

« Autrement dit, écrit Carlos Gabetta dans le Monde diplomatique (janvier 2002), le soutien ultime du système retombe sur les épaules des petits et moyens épargnants, sur les entreprises nationales, qui, à partir de ce moment, ne peuvent plus disposer librement de leurs avoirs tout en tremblant chaque jour un peu plus devant la possibilité d'une dévaluation qui transformerait les économies de toute une vie en monnaie de singe ».

1 http0//users.skynet.be/cadtm/pages/francais/criseargentinezac.htm

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