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Les boys 3 1/2
N° 206 - février 2002

La privatisation est un non-sens
Gaétan Breton

Eau, santé ou éducation



Juste avant les vacances de Noël a commencé à circuler un document commandé par le Comité de transition sur la réorganisation de tous les services reliés à l'eau dans la nouvelle ville de Montréal. Notons que le Comité s'est lui-même octroyé ce mandat. On apprend maintenant qu'un chargé de projet, qui était aussi un des auteurs du rapport, vient d'être nommé, montrant que l'application des conclusions du rapport est à l'ordre du jour. Or, ces conclusions nous mènent tout droit, en dépit des dénégations, vers une privatisation par étapes.

Au milieu de janvier, les premiers ministres se rencontraient à Vancouver pour discuter de la privatisation partielle ou complète des services de santé. Il apparaît donc important de l'affirmer bien haut 0 la privatisation, en général, est un leurre. Dans le secteur de la provision de l'eau potable, c'est carrément la catastrophe.

Le citoyen ne tire aucun avantage de la privatisation

La privatisation consiste, pour les citoyens, à se départir d'actifs qui leur appartiennent pour en tirer un avantage. Comprenons donc qu'en l'absence de tels avantages pour le citoyen, il n'a pas de raisons de vendre. Souvent, on lui dit de vendre parce que le prochain propriétaire (privé) va faire du profit. Qu'est-ce que ça lui donne au citoyen, les profits de l'entrepreneur ?

Les avantages du citoyen-vendeur sont théoriquement de deux ordres 0 la diminution du gaspillage des ressources due à la protection que leur accorde la propriété privée et par l'élimination de l'interférence des politiciens dans la gestion. Ensuite on prétend que la meilleure gestion va amener une baisse des tarifs.

Ces deux principes demeurent parfaitement théoriques. Dans la pratique, les choses ne se passent pas vraiment ainsi et la privatisation amène très rarement les résultats escomptés.

L'Angleterre n’a gagné que des hausses de tarifs

En Angleterre, l'État s'est départi de ses 13 services d'eau. Cependant, on ne peut pas dire que les citoyens aient gagné ni avec le produit de la vente, ni avec les tarifs et les services subséquents.

Les prix de vente étaient très bas. Cependant, l'État y a ajouté une série de subventions et d'avantages fiscaux. Le résultat est que le produit net de la vente était dérisoire. Bref, à toutes fins utiles, on a donné les ressources publiques pour une bouchée de pain. Ensuite, malgré toute cette aide et le bas prix, les entreprises ont augmenté les tarifs. Car, ce qui va faire baisser théoriquement les tarifs, c'est la concurrence. Or, chaque service d'eau était un monopole régional, donc il n'avait pas de concurrence et ainsi exerçait un contrôle total sur les prix face à une clientèle captive. De plus on s'est mis à débrancher ceux qui ne pouvaient pas payer, augmentant ainsi les coûts, assumés par les citoyens, pour le soutien de ces personnes.

En France, la « potabilité » n’est plus acquise

En France, l'eau est une affaire municipale. Plusieurs villes ont donc décidé de privatiser leur service d'eau. La privatisation a souvent été faite dans une atmosphère trouble marquée par la corruption des élus. Certains ont été destitués et poursuivis.

Les tarifs ont augmenté en flèche. Dans certains cas, les hausses ont atteint les 400%. La qualité de l'eau, par contre, ne s'est pas améliorée, c'est le moins qu'on puisse dire. Dans une certaine ville on a même intenté des poursuites pour empoisonnement. La ville de Grenoble a dû, à grands frais, reprendre en main son service d'eau et toute cette saga a coûté des fortunes aux contribuables.

Or, ne croyez pas que c'est si loin la France. Dans le domaine de l'eau, la France compte trois méga-entreprises 0 la Lyonnaise des Eaux, la Générale des Eaux et Bouyges. Ces trois compagnies étaient sur les rangs directement ou à travers de compagnies écrans (SNC-Lavallin) pour la privatisation de l'eau à Montréal en 1996-1997.

Monopole un jour, monopole toujours

Parmi les autres buts de la privatisation, on trouve l'apport d'argent aux gouvernements. Cet objectif, comme on l'a vu pour l'Angleterre, est la plupart du temps oblitéré par le bas prix de vente et les avantages subséquents consentis. La démocratisation de la propriété des entreprises fait aussi partie de ces objectifs. Or, l'expérience montre que la répartition originale n'est pas faite sur un très large public, mais surtout que plusieurs détenteurs initiaux revendent presque immédiatement créant des concentrations de propriété comparables aux autres entreprises.

On veut aussi, par la privatisation, augmenter la concurrence. Ça ne marche jamais pour plusieurs raisons 0 d'abord les entreprises publiques sont souvent dans des secteurs non concurrentiels (monopolistiques ou oligopolistiques). Vendre l'entreprise de l'État change seulement le monopole public en monopole privé. Une telle vente ne pourrait créer de la concurrence que si on pouvait morceler l'entreprise en plusieurs entreprises privées, ce qui est impensable.

La concurrence donnera-t-elle le choix du tuyau au robinet ?

Dans le cas de l'eau, la situation est pire. Même aux mains de l'entreprise privée, l'eau demeure un monopole naturel, c'est à dire qu'il en coûterait plus cher d'avoir la concurrence qu'un monopole. On le comprendra facilement en imaginant dix compagnies d'eau fournissant dix robinets principaux dans chaque maison, à partir de dix usines et de dix systèmes de canalisations. Le client pourrait, au gré des prix concurrentiels fixés, décider d'utiliser l'eau de l'une ou de l'autre selon le prix, selon le niveau de qualité offert par chacune et selon son propre budget. On voit bien que le coût serait exorbitant.

Donc, la privatisation de l'eau ne peut pas fonctionner en principe et elle n'a jamais marché en pratique, mais a créé des situations inacceptables de hausses de tarifs, de dangereuses baisses de la qualité et de débranchement des démunis. L'eau est un bien essentiel, vital; on ne peut le laisser entre les mains de l'entreprise privée.

La privatisation ne fonctionne pas mieux dans d'autres domaines. Les écoles privées utilisent des deniers publics et écrèment les étudiants laissant tous les cas problèmes au public. Les cliniques privées, aux Etats-Unis notamment, prennent les cas payant et laissent les cas long et coûteux au système public. Puis, leurs représentants font des comparaisons et des palmarès stupides qui concluent à l'efficacité du privé. Il faut donc s'opposer fortement à l'idéologie de la privatisation qu'on nous martèle sans arrêt par les temps qui courent.

L’auteur vient de lancer un livre sur la privatisation de l’eau 0 Tu me pompes l’eau 0 halte à la privatisation aux éditions Triptyque

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