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Les boys 3 1/2
N° 206 - février 2002

Andrée Ferretti 0 une femme libre dans l'ivresse des secousses inventives...
Hélène Pedneault
Indépendantiste, féministe, militante, révolutionnaire et intègre0 la totale. Ferretti a toujours eu tout pour plaire aux dirigeants, aux possédants et aux instances de n'importe quel parti politique...! Quand elle commence à écrire des articles et des discours pour le RIN, c'est l'authentique militante qui parle, dans toute la noblesse et la force d'engagement du mot, celle qui veut inoculer rien de moins que la nécessité de la révolution dans le sang des Québécoises et des Québécois, trop anémié à son goût.

« ...Nous vivons au Québec, depuis la Conquête, dans un état si généralisé de dépendance, qu'il n'y a pas un Québécois, aussi libre qu'il se veuille, qui n'accepte pas comme allant de soi [...] le fractionnement de son être et de ses pouvoirs. À un point tel qu'on peut affirmer, sans risque de se tromper gravement, que le trait culturel caractéristique des Québécois est leur sentiment de la nécessité de la dépendance » .

On dirait qu'elle a toujours su, dans son âme et dans son ventre, que « la servitude abaisse l'homme jusqu'à s'en faire aimer » . C'est donc, en définitive, un patient travail de guérison de tout un peuple qu'elle cherche à accomplir, en militant pour l'indépendance du Québec avec des milliers d'autres personnes. Chez elle, l'indignation est fierté et santé.

Dans le dictionnaire, au mot militant, il est dit0 « Quelqu'un qui combat, qui lutte, qui prône l'action directe » . Rien ne rebute la militante Ferretti0 recrutement, financement, agitation, affichage, manifestations, distribution de tracts dans la rue, à la porte des usines ou sur les lignes de piquetage durant les nombreuses grèves de l'époque, porte à porte, assemblées de cuisine, discours publics, propagande. J'imagine bien Ferretti dans une assemblée de cuisine, autour d'une table, en train d'essayer de convaincre avec passion une famille ouvrière de la nécessité de renverser l'ordre établi et du bien-fondé de l'indépendance du Québec. (Il faut garder à l'esprit qu'elle a écrit plus du tiers de ses textes dans un Québec constitué de 91% de travailleurs, dont près de 70% gagnaient moins de 4000$ par année. ) Elle écrit, en 19680 « Ce n'est pas en faisant une croix sur un bulletin de vote que les travailleurs québécois renverseront l'ordre établi. Le réalisme politique, dans la lutte pour la libération d'un peuple, ce n'est pas de chercher les meilleurs moyens de profiter du système, mais de prendre les moyens de le détruire. »

Ferretti vibre comme elle respire. Elle n'a pas besoin d'aller poser des bombes avec le FLQ, elle en est une. Mais sa lutte à elle n'est jamais clandestine. Le jeu de Ferretti est toujours ouvert, elle agit en pleine lumière et tout le monde connaît le fond de sa pensée.

La militante se fait écrivaine

Avec les années, cependant, son écriture change. La militante donne naissance à une penseuse originale, tout aussi passionnée que la première, mais plus structurée, plus nuancée et plus raffinée. Le premier degré de la pure propagande devient analyse, et l'appel à l'action devient aussi réflexion philosophique. C'est ainsi que, graduellement, la penseuse politique donne naissance à une authentique écrivaine, celle qui écrira plus tard des oeuvres de fiction comme Renaissance en Paganie (1987), selon moi un chef-d'œuvre, un des secrets les mieux gardés de la littérature québécoise, et La vie partisane (1990).

« Je suis enracinée depuis si longtemps et si profondément dans le Québec de demain que, lorsqu'on me demande d'écrire [...] la société québécoise de mes rêves, je ne puis la penser qu'en termes de projet et non d'utopie. [...] Aussi hardies que paraissent parfois mes idées et démesurées mes aspirations, je suis en effet une femme des possibles, une femme des évidences. Cela explique sans doute qu'au mythe du grand corps indéfini qui [...] étend ses prodigieuses richesses d'un océan à l'autre, j'ai préféré, dès mon enfance, l'enceinte vivante du coeur québécois qui est, je le savais d'instinct, la matière première de mon existence, c'est-à-dire la forme particulière de mon être. »

Tout Ferretti est résumé là, dans cet extrait de 19800 la Ferretti fulgurante, amoureuse de sa terre, la Ferretti à l'emporte-pièce, la Ferretti qui fait tellement corps avec son projet que sa vie entière est mobilisée, la Ferretti dont la devise doit être0 «C'est possible. Alors faisons-le. » En tout cas, si elle n'a rien pour plaire aux gens de pouvoir, elle a tout pour me plaire à moi, qui ai fait mienne cette devise, probablement en apprenant à marcher...

À cause de mon âge, je suis une enfant du Parti Québécois. À sa fondation, en 1968, j'avais 16 ans. Dans la belle ignorance intempestive de l'adolescence, je ne savais rien de l'héritage considérable que le PQ avait reçu des fondateurs et des membres du RIN, et des indépendantistes de la première heure. C'est bien après que j'ai su à quel point le RIN avait défriché tout le terrain et pavé une voie royale au PQ. Pour moi, en 1968, l'indépendance du Québec venait d'être inventée par René Lévesque et c'était le plus beau projet qu'on m'avait proposé depuis mon arrivée au monde. Ce n'est qu'après octobre 1970, quand j'ai parcouru la liste des gens emprisonnés en vertu de la Loi sur les mesures de guerre, que le nom d'Andrée Ferretti s'est inscrit pour la première fois dans l'histoire que j'étais en train de reconstituer par bribes, au hasard de mes lectures et de mes rencontres, comme le font tous les jeunes un peu curieux.

Une authentique révolutionnaire

Andrée Ferretti. À mes yeux, elle portait un nom de révolutionnaire au parfum légendaire, comme Louise Michel ou Rosa Luxembourg. À l'époque, et encore maintenant, je repérais toujours d'instinct les noms des femmes qui avaient transgressé les lois de leur temps, ces opiniâtres qui avaient parlé haut et fort malgré l'occultation des femmes et navigué à contre-courant de la «fiction dominante », souvent seules parmi les hommes. Ma collection particulière incluait aussi bien Clémence, Anne Sylvestre et Barbara, que Simone de Beauvoir, Françoise Loranger, Marcelle Ferron, Marguerite Duras et George Sand. Je ne connaissais pas encore Madeleine Parent, Léa Roback et Simonne Monet-Chartrand, entre autres. J'avais besoin de créer ma propre lignée de femmes pour trouver le courage de transgresser moi aussi, pour exercer mon devoir de parole et de désobéissance.

Ils sont rares, les « authentiques » révolutionnaires, ceux et celles qui ne dévient jamais de leur route, qui ne profitent jamais de leur notoriété et de leurs contacts pour se « placer les pieds » dans un poste prestigieux ou lucratif; ceux et celles qui continuent toujours de dire la vérité à voix haute malgré les avancées et les victoires; ceux et celles qui ne dorment jamais parce qu'ils savent que le sommeil de l'autosatisfaction ne fait que donner du temps à l'adversaire pour raffiner la férocité de sa contre-attaque. « Il n'y a de repos que pour celui qui cherche » , chante Raôul Duguay dans Le voyage. « Il faudrait te lever pour trouver le repos » , chante Suzanne Jacob dans Enverse. C'est là le credo de Ferretti, qui s'attaque au sommeil, à l'aliénation viscérale et à la peur à mains nues, à bras-le-corps, sans autre bouclier que son intelligence et sa foi inébranlable dans le pays à venir. Elle dénonce «l'effet corrupteur de la peur [...] socle de la subordination, de la soumission, de la dépendance » . « La liberté est indivise » , écrit-elle, sûre de son fait, intègre, elle qui ne veut catégoriquement pas que le Québec en soit réduit à n'être qu'une « société distincte» dans le Canada; elle qui compare sans aucune hésitation le jeu électoraliste des promesses, de la désinformation, des mensonges et des tractations occultes à un coup d'État. Ferretti a faim et soif de vraie démocratie et de liberté comme de pain et d'eau. Jamais elle ne se rassasiera. Elle écrit encore0 « La liberté en acte n'a pas besoin de support, de renfort, de police d'assurance; elle ne se soutient que d'elle-même et ne supporte qu'elle. [...] Elle échappe à tout ce qui veut la cerner. Elle est de l'ordre de l'irruption en soit. [...] La liberté, c'est la lutte permanente pour la liberté. »

L’état de dormance, c’est l’aliénation

Ferretti a toujours la tête haute, le verbe actif. Elle répond souvent à une question qu'elle pose par une autre question, de plus en plus haletante, pressée par l'urgence. Personne ne veut plus employer les mot aliénation ou colonisé pour décrire l'état de dormance du peuple québécois ? Qu'à cela ne tienne. Elle n'obéira pas. Elle l'écrira et l'écrira encore dans l'espoir qu'on se purge de notre état d'aliénation une fois pour toutes.

« Oui, nous sommes aliénés. La complexité contemporaine de cette aliénation n'en élimine pas pour autant l'accablante réalité. [...] Comment ne pas voir qu'il y a de la domination et de l'exploitation parce qu'il y a aliénation. Et non l'inverse. [...] notre aliénation nationale atteint aujourd'hui un degré de profondeur tel que même ceux et celles qui disent lutter pour notre libération n'en voient plus les oeuvres, n'en reconnaissent pas l'effectivité » .

Je ne peux m'empêcher de penser que la notoriété de Ferretti serait fort différente aujourd'hui si elle avait été un homme. Elle aurait reçu davantage de reconnaissance, elle ferait moins peur, et ses textes de réflexion seraient devenus des classiques du genre. En 1978, elle constatait0

« Avoir une pensée originale et surtout l'exprimer et la défendre, est depuis toujours le plus grand crime qu'une femme puisse commettre. [...] on la ridiculise. Ou, plus subtilement, on reconnaît l'intelligence et parfois même la pertinence de son discours, s'il n'était pas, n'est-ce pas? si entaché d'émotivité, de subjectivité. [...] Devant les piètres résultats de la fameuse rationalité masculine, nous avons le devoir de commencer à mettre en œuvre notre propre rationalité. »

Si l'on a salué l' « instinct » de Ferretti, c'est pour ne pas lui accorder la fulgurance de la « pensée », pour ne pas admettre le caractère visionnaire de ses analyses. Déjà, en 1968, elle faisait cette mise en garde, qui n'est pas sans nous faire penser aux géants mondialisés et subventionnés du « Québec Inc. » 0 « Cependant, en faisant l'indépendance du Québec, [la petite élite bourgeoise nationale] peut devenir, à la place des membres de la bourgeoisie canadian, le gérant direct, le grand administrateur de l'impérialisme américain. » Quand on lit ses textes des années soixante et soixantedix, on jurerait entendre les discours des militants antimondialisation d'aujourd'hui. Elle ne perd jamais de vue la social-démocratie, pour elle indissociable du projet de pays. Elle veut un pays, oui, mais un pays tout neuf, qui ne ressemble pas déjà à un vieux pays prisonnier de ses vieux schèmes aliénants, enfoncé dans ses propres ornières, sans vision, avec un système économique dépassé, créateur d'inégalités. Elle en appelle toujours à de nouvelles stratégies de développement. Mais surtout, elle affirme, clairvoyante, d'un texte à l'autre, « la nécessité culturelle de la révolution économique » .

« Un projet d'indépendance nationale, au Québec, n'a de sens qu'inséré dans un projet réaliste de libération économique et sociale. Quand je dis réaliste, c'est aussi bien pour m'opposer au projet d'association du PQ qu'à l'objectif de révolution socialiste tel que prôné par la “ gogauche ” du Québec. Car il n'existe pas ici une telle chose qu'une nécessité vitale de révolution économique, les besoins essentiels étant satisfaits dans tous les cas, et les besoins superflus chez un très grand nombre. Il y a par contre une nécessité culturelle de changement radical de notre développement économique » .

Les otages silencieux du PQ

Il y a plus de vingt ans, elle expliquait déjà clairement la schizophrénie dans laquelle nous pataugeons encore aujourd'hui, entre le PQ et le projet d'indépendance. Nous sommes « les otages silencieux et impuissants de ce parti » , disait-elle en 1980. Nous pourrions dire la même chose aujourd'hui, nous qui n'osons trop bouger de peur de mettre en péril l'objectif principal, qui n'est pas en premier lieu la réélection du PQ mais l'indépendance du Québec, parce que nous savons que les critiques trop virulentes font le jeu de nos adversaires et le bonheur des libéraux du Québec. Les Québécois ont toujours agi comme si, en élisant le PQ, ils accédaient à l'indépendance. Pourtant, à chaque élection gagnée, « la prise du pouvoir par le Parti Québécois a, d'une certaine manière, signé l'arrêt du combat pour l'indépendance » . Comme si c'était là le maximum de « risques » que les Québécois étaient prêts à prendre, comme si c'était là le plus loin qu'ils pouvaient aller sur le chemin de l'indépendance.

Ferretti était perçue comme radicale et elle l'était (elle l'est encore !), dans le sens0 «qui tient à l'essence, au principe, qui vise à agir sur la cause profonde des effets qu'on veut modifier » ; dans le sens d'une personne qui en revient toujours à la « racine » même de l'idée qu'elle défend. Elle a donné sa vie à l'indépendance du Québec, et si nous avions vécu sous une dictature, je suis persuadée qu'elle aurait versé son sang pour son pays. Et pourtant, toute radicale qu'elle soit, même si elle s'est battue farouchement pour que le RIN ne soit pas « avalé » inconditionnellement par le Parti québécois au moment de sa fondation, Ferretti a quand même consenti à militer pendant quelques années pour le Québec à l'intérieur du PQ, loyale à son objectif et aux décisions démocratiques, branchée à la « puissance du désir dans l'aboutissement de l'oeuvre » , comme écrivaine et comme militante politique. Elle a même été responsable de l'organisation électorale des quinze comtés de Montréal-Centre aux élections de 1973. Ce qui ne l'a jamais empêchée, bien au contraire, de critiquer le parti à voix haute, à gauche de la gauche, comme elle l'avait fait au RIN, particulièrement en 1967, quand elle se plaignait que rien n'avait été réalisé des décisions du dernier congrès et qu'elle déplorait « l'embourgeoisement des dirigeants » . « Mieux vaut garder la porte ouverte à gauche » , dit-elle, « que de faire des compromis pour un petit groupe de réactionnaires » . Et vlan! Quand elle entend dire que le problème du RIN, c'est qu'il manque d'un chef, elle répond ceci, phrase qui vaut son pesant d'or encore aujourd'hui quand on se souvient de saint Lucien0 « Après avoir espéré en vain René Lévesque, voilà que l'on se tourne vers François Aquin. C'est de la foutaise. Au lieu d'attendre le messie, mettons-nous à l'oeuvre» . Revlan !

Impossible n’est pas ferrettien

Ferretti est toujours une femme dont le maître mot est espérance, une femme pour qui impossible n'est pas français. Elle est à ce point une combattante viscérale qu'elle se bat aujourd'hui avec sa propre langue, cette fois comme écrivaine. Dans le texte qui clôt ce recueil, elle écrit ceci0

« Pour moi, faire oeuvre littéraire ce qui n'a rien à voir avec écrire des livres c'est pouvoir maîtriser suffisamment une langue pour lui faire exercer sa puissance infinie de création comme son implacable pouvoir de déstabilisation. Pour faire oeuvre littéraire, il faut donc se battre avec une langue pour s'emparer de son vocabulaire, de sa grammaire, de sa syntaxe, puisque chaque mot, chaque règle, par rayonnement, donne dans cette langue tout le langage possible » .

Elle « s'empare » du vocabulaire comme elle a voulu et veut toujours qu'on «s'empare » sans permission de tous nos leviers de pouvoir et de notre liberté de peuple en faisant l'indépendance du Québec.

Pour conclure, je pourrais reprendre la plupart des mots de Ferretti, dont la vérité est encore bonne à dire malheureusement quarante ans plus tard. Entre autres, ces mots, écrits en 19640

« Pour nous doit être à jamais révolu le temps des vaines espérances, des mots creux, des tergiversations, des compromis, de la partisanerie, des révolutions avortées, des gestes isolés et inconséquents [...] Tant que l'indépendance ne sera pas le besoin primordial des indépendantistes, tant qu'ils continueront à ménager la chèvre et à espérer le chou, ils ne convaincront personne de la valeur de leur idéal et n'entraîneront personne à tout risquer pour le réaliser. Comme tout le monde, ils se contenteront de réclamer plutôt que de prendre et comme tout le monde, ils se laisseront emporter par le vent plutôt que de s'en servir pour conduire leur bateau à bon port » .

La lutte est loin d'être terminée. Chez Ferretti, malgré les blessures des défaites et des coups de Jarnac, malgré la colère engendrée par les humiliations successives trop facilement acceptées par les Québécois, et malgré les reculs apparents, il y a une telle ardeur à lutter et à être Québécoise, un tel amour de la liberté, une telle conviction profonde que le pays est la seule voie possible pour les Québécois, voie difficile mais exaltante, et un tel pouvoir de contamination joyeuse dans ses mots que je n'ai aucun doute0 nous aurons le dernier mot. Et après ce dernier mot, nous dirons le premier mot du pays. Ce n'est pas une promesse d'élection, c'est un engagement passionné et passionnant. Ferretti n'est pas faite de l'étoffe qui peut « virer capot » au gré des saisons. Elle n'est pas du genre à revenir sur sa parole. Moi non plus.

15 novembre 2001, au 25e anniversaire de la première victoire du PQ en 1976

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