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Une ristourne de 1 145 075 $ à Alban D'Amours
N° 220 - juin 2003

Le déshonneur d’un Pierre John James
Jean-Claude Germain
Une fête en cache souvent une autre, dit un proverbe sumérien qui n’a jamais été aussi d’à propos que le jour de l’ancienne fête de Dollard des Ormeaux dont le but avoué était d’occulter la commémoration de la reine d’Angleterre, Victoria de son prénom.

Cela dit, Dollard était une sorte de leurre ou d’agent double puisque sa fête avait également pour fonction d’occulter l’existence du mouvement des Patriotes et de le faire oublier en célébrant la vaillance de la Nouvelle-France.

Jusqu’à maintenant, à tous les 19 mai, on consacrait un double oubli, celui de la reine Victoria qui inaugurait en 1837 un règne sur lequel le soleil ne se coucherait jamais pendant 63 ans et celui des Patriotes que la Fête-à-Dollard avait remplacés par les Montréalistes de Ville-Marie, en substituant le héros du Long-Sault à celui de Saint-Eustache, le docteur Chénier, et les Indiens aux Anglais.

Le troisième oubli

En opérant ce tour de prestidigitation historique, on avait créé un troisième oubli dans le double oubli originel : le fait que toutes les nations améridiennes, incluant les Iroquois et plus spécifiquement les Agniers (Mohawks), n’étaient plus nos ennemis depuis la signature de la Grande Paix de Montréal de 1701 et que la majorité d’entre elles avaient été nos alliés jusqu’en 1760.

Lorsque les livres d’histoire états-uniens évoquent cette période, ils ne parlent pas de French Wars mais de French-Indian Wars. Jusqu’au dernier moment, la participation amérindienne a été capitale dans la défense de la Nouvelle-France. En 1755, par exemple, à Monongahéal, les 3 000 soldats et miliciens anglais et américains du général Braddock ont été battus par 108 soldats, 146 Canadiens et 637 Indiens, commandés par le capitaine Beaujeu.

À propos, à la suite de la mort de leur général, les troupes britanniques ont dû se replier sous le commandement d’un jeune capitaine de milice de la Virginie, George Washington, qui, l’année précédente, au fort Necessity, avait dû capituler devant le capitaine Coulon de Villiers, à la tête de 600 Canadiens et de 100 Indiens. Washington pour sa part n’a jamais oublié avoir été battu deux fois par les Canadiens et les Indiens et il s’est assuré que les futurs États-Unis leur en gardent rancune.

Un bras d’honneur à l’impérialisme

Ce qui nous amène à nous poser la question : qu’est-ce qui change maintenant que nous célébrerons annuellement non pas l’oubli du souvenir des Patriotes ou le souvenir de l’oubli des Patriotes, mais tout simplement la mémoire des Patriotes.

Tout d’abord, le jumelage avec la reine Victoria n’est plus une cohabitation insignifiante et se métamorphose en un face à face entre l’impérialisme victorien et le droit à l’autodétermination du peuple québécois que revendique la Déclaration d’indépendance de 1838. Nous déclarons solennellement qu’à compter de ce jour, le peuple du Bas-Canada est absous de toute allégeance à la Grande Bretagne, et que toute connexion politique entre cette puissance et le Bas-Canada cesse de ce jour et que le Bas-Canada doit prendre la forme d’un gouvernement républicain.

Ensuite, les Amérindiens vont cesser d’être l’ennemi historique pour retrouver le statut de citoyen à part entière que leur accordait la dite Déclaration. Que sous le gouvernement libre du Bas-Canada, tous les citoyens auront les mêmes droits et que les Indiens cesseront d’être sujets à aucune disqualification civile quelconque et jouiront des mêmes droits que les autres citoyens de l’État du Canada.

La paix des Braves qui renoue avec l’approche de la Grande Paix amérindienne de 1701 reprend les choses là où les Canayens les avaient abandonnées malgré eux au moment de la Défaite de 1760. Après l’avoir négociée et signée, le gouvernement Landry a fait preuve d’un esprit de suite remarquable en complétant son mouvement de ré-appropriation de notre façon de s’écrire dans l’histoire par la reconnaissance publique de notre dette collective envers les Patriotes.

Lesquels d’ailleurs n’associaient pas exclusivement leur besoin de liberté à des idéologies européennes, mais à un compagnonnage plus ancien, comme en fait foi cette lettre de 1837, rédigée par Chevalier de Lorimier et George-Étienne Cartier qui sont les secrétaires de la permanence du parti, en réponse à une lettre d’appui de la London Working Men’s Association, l’ancêtre du premier syndicat britannique… Nous vivons dans un hémisphère dont le destin est de voir la démocratie s’exercer et croître en toute liberté. Les maîtres aborigènes des contrées sauvages de l’Amérique ne connaissaient ni seigneurs, ni rois, ils choisissaient le plus méritant comme chef du conseil et chef de guerre.

Le plus grand homme des temps modernes

Une des idées reçues qui a toujours cours voudrait qu’on doive notre survie aux Anglais. Une autre à la Providence. Toutes sont d’accord pour nous apprendre que nous y sommes pour rien. Alors que, dans les faits, notre survie est un acte conscient qui a été assumée dès 1792 par une classe d’hommes politiques dépareillés qui se sont littéralement inventés dans une autre langue et une autre culture. On les appellera Patriotes. Ils étaient souvent agnostiques, parfois voltairiens, mais tous libéraux et démocrates.

De 1812 à 1837, les revendications du parti patriote et de l’Assemblée où sa députation est majoritaire pourraient se résumer aux droits suivants : faire ses lois, lever ses taxes et contrôler ses dépenses. Ajoutez le droit de signer ses traités et vous avez l’objet et le sujet des deux derniers référendums québécois.

Si la Répression de 1837 et la Révolution de 1838 sont incarnées par deux victimes héroïques, Jean-Olivier Chénier et Chevalier de Lorimier, le parti patriote a la figure, la taille, l’éloquence et la tête d’un homme que la Democratic Review de Washington n’hésitait pas à décrire comme un des plus grands hommes des temps modernes par la somme de ses connaissances et par la rectitude de son jugement. Il est difficile d’aborder un sujet de conversation, soit politique, soit littéraire, soit scientifique, où il ne brille pas.

De son entrée à la Chambre en 1809 jusqu’à sa mort en 1871, Louis-Joseph Papineau est demeuré le même en tout. The same in all ! comme il l’avait rétorqué en 1844 à ceux qui espéraient que son exil l’ait ramolli. En 1867, le vieux tribun, qui n’a aucune sympathie pour la toute nouvelle Confédération, s’adresse dans un dernier discours à ses héritiers spirituels, les Rouges de l’Institut canadien. Il fait le bilan de sa vie politique. Vous me croirez, je l’espère, si je vous dis que j’aime mon pays. L’ai-je aimé sagement? L’ai-je aimé follement? Au dehors, les opinions peuvent être partagées. Néanmoins, mon cœur et ma tête consciencieusement consultés, je crois pouvoir décider que je l’ai aimé comme il doit être aimé.

Et l’impénitent dresse la table de l’avenir. Bien aveugles sont ceux qui parlent de la création d’une nationalité nouvelle… et qui ignorent et dénoncent le fait majeur que cette nationalité est déjà toute formée, grande, et grandissant sans cesse… et qu’elle sera de plus en plus dans l’avenir composée d’immigrants venus de tous les pays du monde, non plus seulement de l’Europe, mais bientôt de l’Asie, dont le trop-plein, cinq fois plus nombreux, n’a plus d’autre réservoir que l’Amérique; composée, dis-je, de toutes les races d’hommes, qui avec leur mille croyances religieuses, grand pêle-mêle d’erreurs et de vérités, sont poussés par la Providence à ce commun rendez-vous pour fondre en unité et fraternité toute la famille humaine. La patrie n’aura de force, de grandeur, de prospérité, de paix sérieuse et permanente qu’autant que toutes ces divergences d’origines et de croyances s’harmoniseront et concourront ensemble et simultanément au développement des forces et de toutes les ressources sociales.

Ça prend pourtant pas la tête à Papineau !

Lorsqu’un premier ministre, comme le présent Pierre John James qui occupe la fonction au Québec, choisit, comme il l’a fait, d’ignorer l’existence même des Patriotes et d’en rajouter en se moquant ouvertement de la fête qui les commémore, non seulement déshonore-t-il leur mémoire, mais en se révélant ainsi indigne d’occuper un siège qu’il n’aurait pu occuper sans les Patriotes, il déshonore le Parlement qu’il est appelé à diriger.

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