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Une ristourne de 1 145 075 $ à Alban D'Amours
N° 220 - juin 2003

La révolution en culottes courtes du frère Adrien
Michel Lapierre
Dans les années cinquante, un de nos ecclésiastiques influents exprime ses réserves, devant le cardinal Léger, à propos de la mixité qui caractérise l’Ordre de Bon Temps, un mouvement de jeunesse catholique voué à la renaissance de notre folklore. Le cardinal lui répond : « Ne vous en faites pas. Les filles couchent en haut, les gars couchent en bas et le père Ambroise couche dans l’escalier. »

Cette anecdote révèle bien le curieux mélange de pruderie, de conservatisme et de franche bonhomie qui imprègne l’époque et tout particulièrement l’Ordre de Bon Temps, dont le but est, pour ainsi dire, de remplacer les danses « collées » à l’américaine par les danses « callées » de chez nous. Dans ce mouvement, fondé en 1946 par Roger Varin, scout, jéciste, compagnon de Saint-Laurent, jongleur de Saint-Thomas et saint-jean-baptistard, on remarque la présence d’un jeune frère du Sacré-Cœur défroqué, qui répondait au nom suave de frère Adrien. Le défroqué écrit des vers. Il a le geste démesuré, la voix claironnante et les mâchoires en furie. L’ex-frère Adrien s’appelle Gaston Miron.

Ambroise brûle l’Union Jack

En plus d’être un membre très actif de l’Ordre de Bon Temps, Miron est scout dans le clan Saint-Jacques, où l’on retrouve, comme aumônier, l’omniprésent père Ambroise. Ce dernier, encore collégien, s’était distingué à Brébeuf en brûlant l’Union Jack. Comme Mgr Charbonneau, archevêque de Montréal, avait refusé de l’ordonner prêtre parce qu’il le jugeait trop excentrique, Ambroise Lafortune, champion de notre négritude, avait dû recevoir le sacerdoce en Martinique… En 1954, dans un poème, Miron saluera l’« Ambroise du saut de Dieu à la perche dans notre / vide amorti ».

Le poète, qui avait vingt et un ans en 1949, au moment où il adhérait à l’Ordre de Bon Temps, fréquente beaucoup de gens de son âge qui tentent de sortir de la torpeur du début des années cinquante. Miron s’est lié notamment à un jeune homme beaucoup plus déluré que lui, un « cow-boy » de Maniwaki qui, sans en être membre, participe quelquefois aux activités de l’Ordre. Admis aux Beaux-Arts après avoir dessiné un bronze de Dollard des Ormeaux, ce cow-boy a exécuté des dessins pornos et travaillé comme show boy pour des strip-tease de Lily St. Cyr au Gayety ! Ce cow-boy qui fait la contrebande des cigarettes, c’est Gilles Carle.

Des danses carrées naît l’Hexagone

En 1953, Miron s’associe avec Carle et d’autres amis, plus ou moins liés à l’Ordre de Bon Temps, pour fonder une maison d’édition vouée, avant tout, à la diffusion de notre poésie. Les fondateurs étaient six et formaient dans leur innocence et leur bonhomie une figure géométrique. C’est ainsi que, des danses carrées et du feu de camp, naissent les Éditions de l’Hexagone et la révolution poétique québécoise ! Christine Tellier a fait, pour la première fois, le récit captivant et détaillé de cette stupéfiante métamorphose dans Jeunesse et poésie. La seule chose qu’on puisse reprocher à cette excellente historienne de la littérature, c’est d’avoir quelque peu négligé le rôle secret et magique de Gaston Miron. Le bon frère Adrien ne nous a-t-il pas fait passer du chaos à la clarté en faisant enfin de notre poésie l’expression populaire d’une angoisse politique et sociale ?

Le plus extraordinaire dans tout ça, c’est que Miron a opéré ce prodige par sa conversation plutôt que par ses poèmes. Ce que Miron a fait, Ferron, un peu avant lui, l’avait fait dans plusieurs textes. Mais les écrits ferroniens n’avaient guère de portée populaire. Ils étaient initiatiques. Le rôle irremplaçable de Miron en tant qu’animateur populaire clandestin, Ferron l’avait très bien saisi et se permettait de dissimuler son admiration sous une espèce de cruauté. Il osait dire à Miron : « Je ne sais pas si tu es un vrai poète. » C’est Miron lui-même qui nous révèle ce mot, comme pour nous laisser deviner sa fierté secrète d’être à la fois un non-poète et un révolutionnaire de la poésie.

N’est-ce pas ce sentiment paradoxal que Miron exprime dans les Poèmes épars qu’on a publiés de lui ? « Je parle souvent, écrit-il, à quelqu’un qui est / plus moi que moi / en dedans de lui. » Miron est un non-poète en ce sens qu’il se veut l’expression morale et même physique d’une conscience poétique collective qui reste incertaine et inachevée. « Enterrez le corps de poésie, demande-t-il, mon cadavre d’amour en ce peuple / là où il n’y a ni croix, ni écriteau / mais où flageole une lumière brûlée. »

Le frère Adrien, père du FLQ

Nul mieux que Pierre Vallières n’a saisi la dimension politique et sociale de ce non-poète qui s’assume comme tel, mais ne peut s’empêcher d’être un vrai poète. Vallières, qui a connu Miron dès 1956, affirme, dans Nègres blancs d’Amérique, qu’ « à part les chansonniers, Miron est notre seul poète populaire ». Il sait que plusieurs s’étonneront de l’importance historique qu’il accorde à cet homme méconnu du public. Au risque d’être accusé de tenir des propos exagérés, il considère Miron, au milieu des années soixante, comme « le père spirituel (malgré son jeune âge) du FLQ, de Parti Pris, de Révolution québécoise, de Liberté et de bien d’autres mouvements politiques ou littéraires ».

Vallières, le frère Flavien, de l’ordre franciscain, avoue avoir trouvé la grande inspiration laïque et révolutionnaire de sa vie en Miron, le frère Adrien, de la congrégation du Sacré-Cœur ! C’est bien là l’expression la plus pathétique du paradoxe québécois, car nos deux révolutionnaires, habités jusqu’au bout par l’angoisse religieuse, auront droit à des obsèques célébrées à l’église, dans un Québec bon enfant qui, au fond, n’a pas encore changé.

« Miron, écrit Vallières, est celui qui développa ma conscience politique et qui fit déboucher ma recherche philosophico-littéraire sur un engagement politique pratique. » Il raconte que Miron lui a inspiré ses premiers articles engagés, publiés dans Le Devoir en 1957, en lui faisant comprendre la grande signification sociale et politique de la grève de Murdochville. Vallières faisait alors ses premiers pas sur le chemin qui le mènera à l’anticolonialisme.

Ce sera également en adhérant à cette doctrine de gauche, inspirée de l’émancipation du tiers monde, que le syndicaliste Jacques-Victor Morin, longtemps militant de la Co-operative Commonwealth Federation (l’ancêtre du NPD), renoncera à ses convictions fédéralistes pour devenir indépendantiste au début des années soixante. Morin provient d’un milieu bourgeois et laïque, très différent du milieu modeste et étouffant de Miron et de Vallières. Né à Montréal en 1921, il est le petit-fils de Victor Morin, notaire libéral, érudit et gastronome.

Les entretiens de l’indépendantiste, publiés par Mathieu Denis et intitulés Jacques-Victor Morin, syndicaliste et éducateur populaire, nous révèlent un homme chaleureux, très modéré et doué d’un grand sens de l’humour. Il est un des rares Canadiens français à s’être engagé comme volontaire, lors de la Deuxième Guerre mondiale, à cause de ses convictions antifascistes, phénomène tout aussi rare chez les Canadiens anglais.

Pieds-noirs et génocide

Ce défenseur des droits de l’homme se définit comme un libre penseur et rien n’indique qu’il a connu des préoccupations religieuses du genre de celles de Miron et de Vallières. Mais Morin a subi, tout comme Miron, l’influence de l’autodidacte anticolonialiste Raoul Roy. Il ne craint pas d’adopter un ton prophétique, en 1989, devant la Ligue des droits et libertés, pour protester contre « nos pieds-noirs anglophones » qui osent se servir des Néo-Québécois « comme de vulgaires instruments dans l’arsenal de leur guerre de génocide à notre endroit ».

Par cette protestation qui paraît véhémente et bizarre dans l’apathie collective, Jacques-Victor Morin se rapproche de Gaston Miron qui publie, à la même époque, un poème intitulé Les Génocides, dans lequel il est question des « carcasses du froid » et du « peuple tenu paria ». Comme quoi, les interrogations métaphysiques, les différences sociales et les parcours individuels finissent par s’abolir devant l’extravagance québécoise, belle, drôle et tragique, qu’incarne le frère Adrien.

Christine Tellier, Jeunesse et poésie : de l’Ordre de Bon Temps aux Éditions de l’Hexagone, Fides, 2003.

Gaston Miron, Poème épars, L’Hexagone, 2003.

Mathieu Denis, Jacques-Victor Morin, syndicaliste et éducateur populaire, VLB, 2003.

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