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N° 220 - juin 2003

Prostitution, trafic sexuel et mondialisation
Élaine Audet
Rarement livre aura-t-il répondu à un tel besoin que La Prostitution un métier comme un autre ? de Yolande Geadah, qui vient de paraître chez VLB. Le débat sur cette question n’a jamais cessé, même après le vote de la FFQ en faveur de la « décriminalisation des femmes se livrant à la prostitution et au travail du sexe », à l’automne 2002. Le plus grand mérite de cet essai est de situer le marché de la prostitution dans le contexte général de la mondialisation, une entreprise des plus lucratives de marchandisation du corps des femmes et des enfants par le proxénétisme international.

Ce livre montre que nous vivons en Haut-Patriarcat, à une époque où l’on considère comme normal que les hommes puissent se satisfaire sexuellement en tout temps et partout du fait qu’ils payent pour acheter le corps d’une femme, d’un enfant ou quelquefois d’un autre homme. Comme si une moitié de l’humanité devait se rendre de plus en plus disponible pour satisfaire tous les désirs de l’autre. Et le pire dans cette histoire, c’est que des femmes, au nom du féminisme, se portent à la défense de ce nouvel esclavage moderne et mondialisé. Dans La prostitution un métier comme un autre ?, Yolande Geadah démasque magistralement la démagogie et les intérêts individuels derrière les prises de position pour décriminaliser non seulement les prostituées mais également le proxénétisme et les clients, en reconnaissant à ces acheteurs de chair humaine le droit de se payer le corps d’une femme quand bon leur semble.

Après avoir situé le débat dans son contexte historique, elle analyse minutieusement tous les arguments en faveur de la libéralisation totale de la prostitution et ceux en faveur de l’abolition de l’esclavage sexuel. Elle montre le rapport indissociable entre les droits individuels et collectifs, entre la prostitution locale, le trafic international et le tourisme sexuel. Elle met en évidence les conséquences désastreuses de la banalisation du « système proxénète » sur les rapports hommes-femmes et l’ensemble des rapports sociaux.

Y. Geadah se réclame d’une approche féministe critique de la prostitution, respectueuse des personnes prostituées et de leurs droits fondamentaux, et elle choisit de limiter son analyse essentiellement à la prostitution des femmes et des fillettes, qui représentent la très grande majorité (plus de 90 %) des personnes prostituées dans le monde. On se rappelle qu’elle a participé, comme membre de la Fédération des Femmes du Québec, au débat sur la prostitution, depuis la Marche mondiale des femmes en l’an 2000. Elle n’a pas craint, à l’automne 2002, de critiquer publiquement la façon dont se sont déroulées la tournée d’information et l’Assemblée générale de la FFQ qui ont abouti à une série de résolutions concernant le « travail du sexe ».

Parce que le débat a tendance à glisser rapidement vers la dimension juridique, la chercheuse choisit plutôt d’élargir la perspective, en mettant l’accent sur les dimensions humaine, sociale, politique, éthique de la prostitution. et de replacer la question dans le contexte de mondialisation où elle s’inscrit aujourd’hui. Que l’on soit ou non d’accord avec la reconnaissance de la prostitution comme travail, il est impossible, selon elle, d’ignorer les revendications issues de ce courant, d’autant plus qu’elles concernent un groupe socialement défavorisé et majoritairement composé de femmes.

La mondialisation de la prostitution

Les chiffres des Nations unies sont effarants : près de 4 millions de personnes, en majorité des femmes et des fillettes, mais de plus en plus de garçons également, sont l’objet de trafic tous les ans dans le monde. Selon l’Unicef, le nombre d’enfants, surtout des filles, victimes d’exploitation sexuelle augmente d’un million chaque année. Aux États-Unis, entre 244 000 et 325 000 jeunes femmes, souvent mineures, sont victimes de trafic, alors qu’au Canada, on estime leur nombre entre 8 000 et 16 000 par année.

Il ne fait aucun doute aujourd’hui qu’entre 75 % et 100 % des entreprises du sexe sont contrôlées, financées ou soutenues par le crime organisé. Selon les Nations-unies, en 1990, le trafic des femmes et des enfants a généré de 1,9 à 3,2 millions de dollars canadiens, alors qu’en l’an 2000, il a rapporté autour de 14 milliards de dollars canadiens. D’autre part, les données d’Interpol révèlent qu’une prostituée rapporte en moyenne 172 800 $CAN annuellement à son proxénète. De l’avis des experts européens, le trafic des femmes et des enfants rapporte aujourd’hui plus que celui des armes et de la drogue, car une arme ne peut être vendue qu’une fois, tandis qu’une femme peut l’être plusieurs fois.

La chaîne de l’exploitation sexuelle va du recrutement actif des femmes dans les pays d’origine jusqu’à la gestion d’établissements de sexe dans les pays de destination, et repose en grande partie sur des liens ethniques et culturels qui facilitent le trafic. Les principaux modes de recrutement sont : l’enlèvement ou la vente d’enfants, la duperie ou le recrutement en douceur par le biais de promesses d’emploi à l’étranger, l’utilisation des agences de rencontres ou de mariages par les réseaux de trafiquants.

Achetées et vendues à répétition par les proxénètes qui confisquent leurs papiers et les déplacent à leur guise d’un établissement à l’autre et d’un pays à l’autre, ces jeunes femmes ne savent plus parfois où elles se trouvent, constate Yolande Geadah. Croyant partir travailler comme serveuse et gardienne à Paris, elles peuvent se retrouver à Nice, Amsterdam ou Strasbourg, forcées à faire du racolage sur les trottoirs ou à trimer dans des bordels obscurs, obligées parfois de faire de 15 à 30 passes par jour pour rapporter la somme exigée par les proxénètes, à défaut de quoi elles sont battues.

Au terme de ce vaste travail, essentiel, mené avec autant de passion tranquille que de rigueur, Yolande Geadah conclut qu’à l’aube du XXIe siècle, la lutte contre le système prostitutionnel doit devenir une priorité et un élément central de toute politique nationale et internationale. Son livre constitue un outil de choix pour mener à bien cette tâche gigantesque et fournit des arguments indispensables pour libérer les femmes de la marchandisation mondiale de leur corps. Spécialiste en éducation interculturelle et en développement international, l’auteure a également publié en 2001, Femmes voilées. Intégrismes démasqués, chez VLB.

Faire une priorité de la lutte contre le système prostitutionnel

Pour le Québec et le Canada, l’exemple de la Suède qui, depuis 1999, a une loi criminalisant les clients et les proxénètes mais non les prostituées, est d’autant plus inspirant que nous possédons déjà un système de protection sociale universel, en vertu duquel tous les citoyens ont accès à des services de santé gratuits, des prestations d’aide sociale et une pension de vieillesse qui ne sont pas liés à l’emploi. Selon Y. Geadah, il est urgent d’évaluer les répercussions des compressions budgétaires dans les programmes sociaux et d’assurer un minimum décent à toutes et tous, afin que nul n’en soit réduit à se prostituer pour survivre. On pourrait aussi, écrit-elle, s’inspirer des cliniques itinérantes françaises pour aller au devant des prostituées, en prenant comme point de départ que nul n’a le droit d’acheter les services sexuels d’un autre être humain, même avec son consentement.

En ce qui concerne les clients, il faut miser davantage sur l’éducation du public et mettre tout en œuvre pour changer les mentalités à long terme, tant chez les hommes que chez les femmes, afin de cesser de banaliser la prostitution comme on le fait présentement sous prétexte de respecter les libertés sexuelles. Il s’agit de sensibiliser tous les milieux et toutes les couches sociales, en commençant par les jeunes, aux effets néfastes de la prostitution et au fait que cette activité porte atteinte à l’intégrité humaine.

Compte tenu du contexte global et de la longue chaîne de l’exploitation sexuelle qui va de l’enfance à l’âge adulte, il faut se demander sérieusement, écrit la chercheuse, s’il est possible de lutter efficacement contre la prostitution des mineur-es tout en considérant celle des adultes comme une activité économique légitime.

Yolande Geadah, La prostitution un métier comme un autre ?, Montréal, VLB, 2003.

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