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Une ristourne de 1 145 075 $ à Alban D'Amours
N° 220 - juin 2003
Table ronde sur les enjeux linguistiques au Québec
« Langagez-vous ! »
Mario Beaulieu
Le samedi le 3 mai dernier, les Intellectuels pour la Souveraineté du Québec (IPSO), la revue L’Action nationale et le Mouvement national des Québécoises et Québécois (MNQ) tenaient une table ronde sur les enjeux linguistiques au Québec intitulée « Langagez-vous ! », reprenant ainsi le titre d’une chanson du groupe rap Loco Locass.

La première partie de cette rencontre portait sur la langue de travail. Charles Castonguay, mathématicien et spécialiste des transferts linguistiques, et Pierre Serré, politologue, ont présenté les données du recensement de 2001 à cet égard.

Faible francisation des milieux de travail

Charles Castonguay et Pierre Serré ont d’abord rappelé des données du Rapport Laurendeau-Dunton en 1961 qui révélaient que les Canadiens français se classaient, au chapitre du revenu, au douzième rang parmi les 14 « groupes ethniques » considérés. Tout en reconnaissant la progression économique spectaculaire des francophones, ils notent qu’ils demeurent moins instruits et moins présents dans les secteurs économiques les plus rémunérateurs.

Par ailleurs, la langue de l’insertion socio-économique est l’un des principaux déterminants des choix linguistiques des immigrants dans leur nouvelle société. La francisation des allophones varie selon la langue utilisée au travail. Cette question est donc cruciale pour l’avenir du français au Québec.

À Montréal, chez les allophones, seulement une faible majorité relative déclare travailler surtout en français (42 % contre 36 % en anglais). De plus, chez ceux qui emploient surtout ou exclusivement l’anglais au travail, l’anglicisation est massive, soit 87 % des substitutions linguistiques. Lorsque les deux langues sont utilisées à égalité au travail, l’anglicisation ne diminue que légèrement à 62 %.

La francisation prend le dessus chez ceux qui utilisent le français le plus souvent au travail, avec 72 % des substitutions de langue.Lorsque la langue de travail n’est ni le français ni l’anglais, l’anglicisation domine nettement (58 %), en particulier à Montréal (63 %), signifiant on ne peut plus clairement que le français n’est pas la langue commune.

Charest « oublie » la Charte

Des représentants des trois grandes centrales syndicales ont par la suite commenté la situation. Claudette Carbonneau, présidente de la CSN, notait d’emblée que, dans le contexte actuel, les syndicats ont un rôle de première importance à jouer. Le gouvernement sortant du Parti québécois s’est avéré peu « pro-actif » ou interventionniste dans le dossier linguistique.

Selon Mme Charbonneau, les libéraux devront ménager les sensibilités des anglophones qui les ont appuyés. Ils n’ont pas même précisé quel ministre était responsable de la Charte de la langue française lorsque Jean Charest a annoncé la formation de son Conseil des ministres.

Les syndiqués doivent se donner le mot d’ordre de faire respecter le droit de travailler en français. Parmi les pistes d’intervention évoquées par Mme Charbonneau, il y a la nécessité de relever les infractions en ce qui a trait à l’utilisation des nouvelles technologies. Il sera également important de porter des plaintes en vertu des articles de la Charte de la langue française concernant les exigences linguistiques à l’embauche.

Les moyens coercitifs sont nécessaires

René Roy, secrétaire général de la FTQ, a rappelé qu’avant le combat pour la langue française à partir des années 60, les entreprises fonctionnaient largement en anglais même dans les milieux francophones. « Tout était écrit en anglais », se souvient-il en mentionnant que les Métallos ont déjà fait trois semaines de grève uniquement pour négocier en français.

Cependant, malgré ces progrès, les travaux de Pierre Serré et Charles Castonguay démontrent, selon René Roy, qu’il faut mener une bataille constante. Par exemple, en 2003, des travailleurs ont encore à se mobiliser pour avoir des chèques de paie en français. Il relève qu’à peine 12 % des comités de francisation fonctionnent. Il estime que le gouvernement devrait débloquer deux millions de dollars pour supporter les comités de francisation. « Déjà, souligne-t-il, on se plaignait que le Parti québécois avait coupé des ressources à l’Office de la langue française, alors avec les libéraux…»

« Les seules mesures incitatives ou les subventions ne sont pas suffisantes », ajoute cependant M. Roy. Comme il a été démontré dans le secteur de la santé et de la sécurité au travail, les moyens coercitifs sont parfois nécessaires.

Déclin de la fréquentation de l’école française

Nicole de Sève, sociologue et conseillère à la CSQ, a souligné le rôle crucial de l’école. Elle cite d’emblée l’étude du sociologue Jean Dorion, l’actuel président de la SSJBM, qui montre un lent déclin de la fréquentation de l’école française depuis 1994. À l’inverse, le taux de fréquentation de l’école anglaise augmente de façon constante.

Mme de Sève signale que le gouvernement du PQ a instauré l’enseignement obligatoire de l’anglais dès la troisième année et a favorisé la croissance de l’enseignement intensif de l’anglais. Les libéraux s’apprêtent à faire de l’anglais une matière obligatoire dès la première année et à accroître encore davantage l’enseignement intensif de l’anglais. La réussite des cours d’anglais sera bientôt obligatoire pour l’obtention du diplôme d’étude collégial.

Mme de Sève a cité plusieurs exemples concrets de l’anglicisation du système d’éducation. Elle a notamment rapporté le cas d’un professeur à qui on a refusé le titulariat à l’UQAM parce qu’il ne publiait pas suffisamment en anglais.

La conseillère à la CSQ a souligné l’importance de bien comprendre qu’il ne s’agit pas d’un combat d’arrière-garde. « C’est le combat contre l’uniformisation des cultures, contre la réduction de la culture à une simple marchandise », a-t-elle déclaré.

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