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N° 220 - juin 2003

Lettre d’un vétéran au vieux général
André Vincent, artisan et auteur
Bonjour mon général,

Vous allez peut-être trouver ça drôle que je vous appelle « mon général » mais, dans ma tête, c’est ainsi que je vous imagine. À la blague, j’ai coutume de dire à mes amis qu’il n’y avait que deux personnes au monde qui auraient pu faire de moi un bon soldat : De Gaule et vous! Moi qui n’ai jamais eu l’âme militaire ou militante, vous étiez le seul politicien d’ici qui aurait pu me demander de me placer au garde-à-vous. C’est vous dire mon général comme le pays m’habite.

Ce qui était bien en 95 est qu’on savait où on allait. Bien sûr, vous avez dû faire quelques concessions avant la bataille, au chef du Bloc entre autres, et au petit caporal de l’ADQ, mais sans jamais perdre de vue l’essentiel; l’important, comme vous le répétiez souvent, était qu’il n’y ait pas de trait d’union entre souveraineté et association. Vous avez même été jusqu’à vous effacer à la fin, derrière Lucien Bouchard, homme plus... charismatique dictait la tendancieuse, et vous avez posé ce geste dans le seul but de gagner ce deuxième référendum. C’était un grand geste mon général, une décision d’homme d’État, que peu de politiciens auraient été capables de poser.

Faudrait savoir !

Nous avons perdu. Ce soir-là, tout le Québec penchait par en avant; j’ai eu honte et pour tout vous dire, j’ai chiâlé un bon coup. Le lendemain, « tout ce qui grouille, grenouille et scribouille » a dit que vous n’auriez pas dû dire ce que vous avez dit, surtout ceux qui disent que les politiciens ne pensent jamais ce qu’ils disent et devraient avoir le courage de dire ce qu’ils pensent. Faudrait savoir ! Ce constat, mon général, était juste; je crois même qu’il était nécessaire de crever cet abcès, d’étaler au grand jour le fait que la plupart de ceux que nous invitons à notre table nous tournent le dos et vont finir la soirée de l’autre bord de la rue, chez l’Angloricains. Les tordus de la rectitude, je les emmerde ! — mon général. Ils auront beau s’indigner encore et encore, inclusivement ou exclusivement, dans les corridors de l’UQUAM ou dans les toilettes à Gesca... reste que les Français d’Amérique, aidés d’une poignée d’amigos, ont voté à 60 % pour le Qc.

Pendant les dernières élections, je vous ai vu à la tévé, sortir de scène, le dos un peu voûté, et cela m’a fait peine. Je sais bien que vous êtes capable d’en prendre comme on dit, mais quand même; faut vraiment être aliéné jusqu’au trognon pour déceler dans vos propos de Trois-Rivières un quelconque racisme. Les gigolos de la réclame, médaillés cinq étoiles du War-Room, se sont empressés de conseiller à notre PM de faire semblant de rien, de dire qu’il vous connaissait juste un ti-peu-pas-trop. Pas confiance en ces gens-là ! Cette peur atavique, ce complexe de sous-fifre qui consiste à vouloir se faire aimer du patron, à essayer de se montrer plus blanc que la calotte du pape, plus démocrate que la démocratie... alors que nos ennemis la tripotent à qui mieux mieux — la démocratie — et s’en servent allègrement pour nous contraindre au statut de province·.

Vous avez dit un jour que la seule différence entre Trudeau et vous était que vous n’étiez pas d’accord sur l’endroit où placer la capitale. Or, on a vu que Trudeau était prêt à tout pour gagner, peu importent les moyens et le prix; mais pour gagner, faut d’abord le vouloir, et de toutes ses forces. Je sais que vous avez toujours pensé ainsi et c’est pour ça que je vous ai suivi, comme beaucoup d’autres purzédurs. On ne peut pas être à moitié indépendantiste, à moitié Québécois, à moitié nous-autres; j’ai toujours cru que la seule façon de convaincre les branleux était de ne pas branler soi-même, que le courage des uns fait la conviction des autres, si on peut dire... et que la première des conditions gagnantes est la volonté farouche d’exister.

La jonction des générations est en train de s’établir

Je suis devenu indépendantiste en 1959 et parfois, j’ai l’impression que ça fait si longtemps que si quelqu’un me demande pourquoi, j’ai presque envie de répondre, un peu las, que je m’en rappelle p’us ! J’aimerais bien, moi aussi, arrêter d’en parler, passer à autre chose... mais, sais pas, on dirait que ça me r’vient tout l’temps dans’ face, comme le passé remonte un bon matin, ou comme une job à finir, derrière, qui nous fatigue... C’est vrai que c’est décourageant des fois; on dirait que les Québécois sont tous au centre d’achat, ou au cinéma Imax, envahis de l’intérieur par « Le confort et l’insignifiance » d’un réalisateur snobinard, et un peu lâche. Et toute la colonie applaudit, debout, avant de retourner artistiquement se coucher, sauf quelques poètes; faut dire que c’est des veilleux, les poètes, ils gardent la lumière allumée jusque tard dans la nuit...

Et puis, je lis une lettre dans le Devoir, d’un kid de vingt ans, Jean-Sébastien je crois; une belle lettre, écrite le lendemain des élections, dans laquelle il dit à son grand-père qu’il s’excuse d’être revenu le voir avant que l’indépendance soit réalisée, qu’il avait promis ! mais qu’il n’y tenait plus... qu’il avait besoin de lui parler. Et alors, au pied de sa tombe, il jure qu’il se tiendra debout et qu’un jour, ses rêves deviendront réalité. Qu’est-ce que vous dites de ça mon général ? Ça fait du bien à entendre, non ? Je dis souvent qu’au-dessus du tourbillon quotidien, il existe une sorte de pont, et que sur le tablier de ce pont, les rêves des grands-pères et de leurs petits-fils se rejoignent. Il me semble en effet que la jonction des générations est en train de s’établir, et peut-être pourriez-vous corroborer mes dires, vous qui êtes souvent invité à parler devant des publics étudiants, de choses et d’autres...

Un bon ménage s’impose

Mais là, on est dans l’rouge pas à peu près, mon général, et avouez qu’y a de quoi pogner les bleus ! Y’en a qui disent qu’il faut faire une coalition PQ-ADQ-UFP et revenir à l’élection référendaire; d’autres veulent foutre le PQ en l’air et recommencer à zéro; d’autres enfin insistent pour que la souveraineté ne soit plus l’apanage d’un seul parti et disent qu’il faut créer un mouvement populaire. Mélangeant tout ça ! C’est un peu ce qui m’a décidé à vous écrire, pour y voir un peu plus clair et vous demander ce que vous en pensez. Pour ma part, je crois qu’il faut d’abord respirer par le nez, réfléchir, établir un bilan lucide, retrousser ses manches, se cracher dans les mains, et continuer.

Quand même, mon général, vous conviendrez avec moi qu’au Parti Québécois, un bon ménage s’impose; un grand débat doit avoir lieu et cette fois, pas question de couronnement entre p’tits copains ! Il faut un congrès à la chefferie, un brassage d’idées comme on n’en a pas vu depuis la révolution pas si tranquille que ça. À mon avis, la question n’est pas de savoir Qui, mais quoi, quand et comment ? C’est le peuple qui crée le leader, et non l’inverse. Les mouvements de fond partent de la base et Dieu sait que depuis 95, les membres ont perdu graduellement tout contrôle sur leur parti, à un point tel que bon nombre de militants sont rentrés chez eux ou travaillent présentement pour l’UFP. On aurait voulu les expluser qu’on ne s’y serait pas pris autrement et si vous me permettez d’exprimer le fond de ma pensée, dans un niveau de langage qui ne vous est sûrement pas... familier, je dirais que les fonctionnaires du parti, les bonzes à cellulaires, et toute cette bande de tèteux qui gravitent autour du bunker, carriéristes, opportunistes... Y faut les câlisser dewors ! pis ça presse !!!

Désolé, mais il fallait que je le dise. J’aurais pu écrire que le temps était peut-être venu de réévaluer le personnel cadre... ou un truc semblable mais, sais pas, c’était comme pas assez. Parfois, les mots corrects ne suffisent pas et la rue prend la relève, déroge, pour dire le vrai. Beaucoup de souverainistes sont en colère, plusieurs l’ont exprimé en n’allant tout simplement pas voter. Ce n’est pas normal qu’un parti qui a soulevé tant d’enthousiasme, qui a canalisé le rêve de toute une génération en soit rendu à supplier ses supporteurs de se rendre aux urnes. Il faut en prendre acte, et avoir le courage de le dire au grand jour.

Il n’y a pas si longtemps, dans Mercier, lorsqu’on entrait au local de Godin, y’avait une ambiance, une ferveur, des éclats de mots et de voix; lors de la dernière élection, rien de tout ça et même qu’en s’y présentant, nous avons eu, ma blonde et moi, la désagréable impression de déranger. Cette ambiance, mon général, je l’ai retrouvée au local de l’UFP, face au Parc Lafontaine; ça bougeait là-dedans, ça entrait et ça sortait, des jeunes surtout, ba-ding ba-dang... Beau à voir mon général, l’espoir, ce goût de changer le monde, cette impression que tout est possible, que rien n’est trop grand et que ce qui est rêvable est réalisable. Je sais bien que Mercier est un peu spécial et que ce bouillonnement, ce sentiment d’à venir n’est pas ressenti à la grandeur du Québec; mais je me dis que c’est au coeur des villes que les mouvements naissent, pour ensuite déborder par vagues successives à la grandeur du pays et du monde.

Si ça change pas, je vais devoir rejoindre l’UFP

Et si, très bientôt, les choses ne changent pas; si le PQ retombe dans ses vieilles certitudes, au point parfois d’en être arrogant, alors, mon général, moi qui suis un homme de gauche, qui ai voté et travaillé pour ce parti toute ma vie sans jamais rien demander en retour, je vais devoir franchir la ligne, virer mon capot de bord et rejoindre l’UFP. Pas le choix mon général ! Cette perspective ne m’enchante pas, je préférerais de loin ne pas avoir à tout recommencer mais, si rien ne bouge, c’est ce que je vais faire.

En terminant, permettez-moi de vous souhaiter longue vie, santé et paix, et vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour le Québec. De tout mon coeur, je souhaite vous retrouver lors du prochain référendum, qui est peut-être beaucoup plus près qu’on le pense. Jean Charest est un homme en sursis, tout comme Nathalie Rochefort l’était dans Mercier, et je ne crois vraiment pas que ce cher John ait la sensibilité nécessaire pour gouverner le Québec bien longtemps. Question d’atomes crochus!

À force de pousser, mon général, on va y arriver, j’vous l’dis ; je ne sais pas quand, mais le pays n’est jamais plus loin que le bout de nos bras.

Mes hommages à Madame,

Province : du latin, pro-victis, qui signifie espace pour les vaincus.

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