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Québec : on vote pas ! Parti des abstentionnistes.
N° 219 - mai 2003

Que voulez-vous ? C’est un peu la faute à Laurier !
Jean-Claude Germain
La dernière fois qu’un chef québécois du Parti libéral fédéral s’est dissocié de la position canadienne sur la guerre pour endosser celle de son Québec natal remonte à 1918. Il se nommait Wilfrid Laurier.

Tous ceux qui sont favorables à la conscription le sont non pas parce qu’ils la croient nécessaire mais parce que le Québec est censé s’y opposer, jugeait alors l’homme qui a inventé le Canada et le nationalisme canadian. L’opinion détonne. À moins que le mélange de l’impérialisme et de la guerre dans un même cocktail n’ait la propriété de ramener invariablement le naturel québécois au galop.

À cet égard, le parcours de sir Wilfrid est exemplaire. Laurier a été le premier à comprendre que pour se donner un avenir, le Dominion of Canada se devait, d’une part, sans cesser de favoriser une politique continentale de libre-échange, de prendre ses distances vis-à-vis le voisin du Sud. Sans doute pour bien marquer la différence entre les deux pays, Laurier se fera d’ailleurs un malin plaisir lors d’une visite à Chicago de prononcer un discours in french only devant un auditoire états-unien qui n’y entendait goutte sauf l’effet recherché que le Canada n’était pas la Grande Bretagne ou les USA.

En 1977, plus de trois quarts de siècle plus tard, un de ses émules – qui bénéficiait néanmoins de la traduction simultanée – se fera fort à son tour de répéter la bravade à Washington lors d’une réunion de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international. L’émule était fier d’être le premier frenchophone à occuper le poste de ministre des Finances du Canada et il se nommait Jean Chrétien.

Qu’est-ce que Jean Chrétien et Wilfrid Laurier ont en commun ?

Wilfrid Laurier et Jean Chrétien ont en commun d’être tous deux des politiciens consommés et de n’avoir jamais été ni l’un ni l’autre des impérialistes ou des va-t-en-guerre. Dès sa première prestation internationale lors du jubilé de la reine Victoria en 1897, Laurier avait pris la tête des Dominions pour s’opposer au projet du Colonial Office qui était d’abord de créer un conseil puis un parlement impérial qui aurait transcendé l’autorité de tous les parlements des Dominions.

Et, dans le même souffle, alors que ses collègues branlaient dans le manche, son refus de toute contribution à la défense de l’empire est catégorique. L’argent des colonies doit servir au développement des colonies et à première vue celui de l’armée et la marine impériales n’en font pas partie, soutient Laurier qui aura gain de cause au grand dam du secrétaire d’État aux Colonies, Joseph Chamberlain, qui est l’architecte de cet impérialisme tout azimut. J’aurais préféré faire affaire avec un goujat qui sait ce qu’il veut qu’avec ce français évasif, laissera tomber Chamberlain par la suite.

Deux ans plus tard, le français évasif refait surface au moment de la guerre des Boers. Tout de go, Laurier s’est empressé de voter une motion de sympathie à l’égard du gouvernement impérial mais une fois pressé par ses ministres de transformer cet appui moral en une participation militaire, il campe sur ses positions et réitère sa politique à l’effet que les troupes canadiennes peuvent servir n’importe où dès qu’il est démontré qu’il s’agit de défendre le Canada. Ce qui, de toute évidence, n’est pas le cas du conflit en Afrique du Sud.

Outré par un tel manque de loyauté impériale, les orangistes ontariens qui ont l’appui de plusieurs des ministres du cabinet Laurier lèvent aussitôt un contingent canadian de 1 500 volontaires qui sera bientôt suivi d’un second contingent financé par sir Donald Smith, devenu Lord Stratchona, membre des conseils d’administration de la Hudson Bay’s, de la Bank of Montreal et président du Canadian Pacific Railways. Fort de la menace du Québec qui s’oppose naturellement à une guerre coloniale, Laurier accepte néanmoins pour amadouer les orangistes que son gouvernement défraye les dépenses d’équipement et de transport des volontaires. Ce qui lui sera amèrement reproché par Henri Bourassa avec des accents qui ne sont pas sans évoquer les hauts cris plus contemporains de Gilles Duceppe sommant Jean Chrétien de faire preuve de cohérence face à la présente guerre d’Irak.

À chaque guerre son maître à danser

Il faut dire qu’au tournant du siècle, le secrétaire d’État aux colonies n’avait pas été dupe des entourloupettes du français évasif aussitôt promu maître à danser par les impérialistes londoniens. Nous n’avons que faire des hommes du Contingent canadien et l’essence même de l’offre sera perdue à moins qu’elle ne soit endossée par le gouvernement de la colonie, rappelait en vain John Chamberlain au gouverneur général du Canada, le comte Minto.

En lisant ces propos, on croirait avoir eu soudainement accès à un échange de correspondance entre l’actuel président des États-Unis et son ambassadeur à Ottawa où il serait question de la position ambiguë d’un autre français évasif, le tapeux de pied Jean Chrétien qui s’engage à maintenir la présence sur le terrain d’un contingent de soldats canadiens pour mener une guerre, celle au terrorisme, dans le cadre d’une autre guerre, celle de l’Irak, tout en s’opposant en même temps avec fermeté à la participation du dit Canada à la dite guerre, c’est-à-dire à la deuxième et non à la première.

On peut se passer de votre aide militaire ! a récemment tranché avec hauteur l’ambassadeur des USA devant un auditoire ontarien. Mais on avait besoin de votre endossement, a-t-il ajouté d’un ton cassant. Et, dans les heures qui ont suivi son savon impérial, pas moins de trois premiers ministres des provinces canadiennes ont aussitôt rappliqué pour désavouer la politique fédérale du jigueux et faire part à la Maison Blanche de leurs plus sincères regrets que nos soldats ne soient pas présentement sur le terrain à payer de leur sang le droit de nos hommes d’affaires à faire partie de la première pression à froid des dépouilles de guerre. Peu importe le pays ou l’époque en somme, Irak ou Transvaal, c’est toujours la même loyauté à l’empire du plus fort.

À chacun son talon d’Achille. Face aux États-Unis, pour Jean Chrétien, ce sont les Nations unies. Ironiquement, pour Wilfrid Laurier, face à la Grande Bretagne, c’étaient les États-Unis. Et plus spécifiquement la négociation d’un traité de réciprocité commerciale avec le Dominion of Canada que le Congrès américain entérine en 1911.

Aux élections générales tenues la même année, le sang des orangistes et des impérialistes de tout poil ne fait qu’un tour. Après quatorze ans au pouvoir, la majorité libérale fond comme la neige dans un empire où jamais le soleil ne se couche. Laurier se retrouve sur les banquettes de l’opposition avec une minorité de 45 sièges face à une majorité orangiste, impérialiste et belliciste.

Car ton bras sait porter l’Union Jack

Le gouvernement de Borden va connaître son heure de gloire en 1914 avec l’entrée du Canada en guerre sous la bannière de la mère patrie, l’Union Jack. Au lieu de dépenser cent à cent cinquante millions pour enrôler et maintenir sur pied pendant des mois, des années peut-être, un grand nombre d’hommes mal vêtus, mal chaussés et peu disciplinés, on aurait pu, avec la cinquième partie de cette somme, organiser un contingent convenable de soldats parfaitement équipés et bien disciplinés, fait observer Henri Bourassa dès octobre 1914. Mais non ! Il fallait à tout prix que l’aide du Canada prenne une forme puffiste, tapageuse, sonore, digne des parvenus cossus et ventrus qui dominent la Haute Finance, le Gros Commerce et la Grande Politique de la Nation Canadienne.

Laurier appuie l’effort de guerre avec une réserve : le recrutement des soldats se doit de demeurer volontaire. En 1917, de retour d’Angleterre où il a pu constater sur place que la chair à canon coloniale commençait à faire défaut, le premier ministre Borden dépose un projet de loi sur la conscription qui appelle tous les célibataires et les veufs sans enfants de 20 à 34 ans sous les drapeaux.

Laurier qui est âgé de 76 ans n’en démord pas. La seule solution me semble d’en appeler au peuple immédiatement par voie de référendum ou par le moyen d’une élection. Borden fait d’abord adopter la loi sur la conscription avec l’appui de plusieurs députés libéraux qu’il invite à joindre les rangs d’un gouvernement d’Union; puis, il déclenche des élections générales. Presque tous les députés libéraux anglophones traversent le parquet de la Chambre et se font élire sous la bannière du gouvernement d’Union.

Chassez le Québécois, il revient au galop

Au soir d’une victoire unioniste écrasante partout au Canada sauf au Québec, Wilfrid Laurier se retrouve à la tête d’une députation minoritaire de 82 membres dont 62 sont canadiens-français. Abandonné par tous ses anciens compagnons d’armes canadians, l’homme qui leur a tout de même inventé le Canada va terminer sa carrière politique comme chef d’un bloc québécois.

Ironie du destin : c’est probablement le sort qui attend son émule, le p’tit gars de Shawinigan, maintenant que les légions de l’Empire américain ont remporté la guerre d’Irak et que tout l’establishment néocolonial regrette de plus en plus amèrement de ne pas avoir enfourché le cheval gagnant. Qu’est-ce qui nous a pris d’écouter un frenchophone évasif ? se demande-t-on de plus en plus avec des accents alliancistes. Et la consolation de Jean-Chrétien sera sans doute que sa prise de position contre la guerre en Irak – comme celle de son mentor contre la conscription – est probablement le seul geste politique dont le Québec ne lui tiendra pas rigueur.

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