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Québec : on vote pas ! Parti des abstentionnistes.
N° 219 - mai 2003

L’avenir est aux inclassables
Michel Lapierre
« L’Adversaire est inquiet », nous assure Philippe Sollers. L’Adversaire nous rappelle l’Infâme stigmatisé par Voltaire. Qu’on le nomme néolibéralisme ou autrement, l’Adversaire est le Grand Réducteur. En simplifiant tout, il se simplifie lui-même et prépare laborieusement sa disparition. Pris de compassion devant cette interminable agonie, Sollers a décidé d’abréger les jours de l’Adversaire en publiant un livre de plus de mille pages que ce Grand Réducteur ne lira pas : l’Éloge de l’infini.

L’écrivain compte sur nous pour participer avec lui à l’euthanasie de l’Adversaire. Il paraît faire preuve d’une outrecuidance sans pareille. Comment un recueil de textes, en apparence très disparates, sur l’art, la littérature, la philosophie et l’histoire des hantises contemporaines, peut-il ébranler les fondements de l’économisme, pensée totalitaire d’un genre nouveau, qui semble avoir eu raison aussi bien de l’humanisme traditionnel que de l’idée même de révolution socialiste ? En prouvant que les choses durables constituent un monde parallèle qui finit toujours par s’imposer en raison de la force même de sa marginalité, répond Sollers avec la souveraine aisance d’un général d’armée, sûr de la victoire. Il a bien raison de penser que la culture relève de l’art de la guerre. Si cela est vrai en France, ce l’est doublement dans un pays en mal d’identité comme le Québec.

L’artiste, maître de l’embuscade

L’homme d’esprit est un stratège par définition. Sans même le savoir, l’artiste est le maître de l’embuscade. Avec beaucoup d’à-propos, Sollers cite, au début de son livre, un stratège chinois du IIe siècle avant Jésus-Christ. « Soyez comme les démons qui ne laissent pas de traces, conseillait Houai-nan-tse aux guerriers. Soyez comme l’eau que rien ne peut blesser… En ne rééditant jamais le même plan, vous remportez la victoire à tout coup. » C’est, explique Sollers, ce que Cézanne a fait en peinture, Rimbaud en poésie et Nietzsche en philosophie. Les vrais guerriers sont des inclassables. Cézanne, honni par les académistes et traité de « fruitier » par les surréalistes. Rimbaud mystique pour les uns et athée par les autres. Nietzsche récupéré à la fois par les nazis et par les marxistes les plus ouverts.

Au Québec, les guerriers semblent encore plus inclassables qu’ailleurs. Jacques Ferron en est le meilleur exemple. Ce médecin effacé du bidonville de Jacques-Cartier sur la rive sud de Montréal, cet écrivain un peu précieux, dont les livres énigmatiques circulent dans de petits cercles, fait très tôt figure de penseur révolutionnaire pour Pierre Vallières. Emprisonné dans The Tombs, la terrible prison de Manhattan, au milieu de délinquants noirs, le terroriste indépendantiste en témoigne, autour de l’hiver 1966-1967, dans Nègres blancs d’Amérique. « Je tenais, dans ces pages écrites en prison et à la hâte, avoue Vallières, à dire à Jacques Ferron qu’il n’est pas étranger — loin de là — à mon engagement politique d’aujourd’hui. »

Si Sollers ignore la signification secrètement révolutionnaire de l’œuvre de Ferron, ses réflexions sur les écrivains nous permettent pourtant de croire que la littérature québécoise, occultée à l’échelle mondiale, a toutes les chances de se révéler un jour avec éclat. La grandeur d’un écrivain naîtrait du refoulement prolongé de son génie, refoulement qui s’apparenterait de sa part à une stratégie à demi-consciente. Voilà le sentiment qui se dégage de l’Éloge de l’infini.

Philippe Joyaux n’a pas choisi pour rien le pseudonyme de Sollers, un mot latin qui signifie futé. Rien ne manifeste mieux la ruse que la littérature. Selon Sollers, l’œuvre de Proust constitue l’un des exemples les plus achevés de la ruse littéraire, car la lumière victorieuse y jaillirait de la confusion. Sous le masque du dilettantisme et de la préciosité, cette oeuvre n’abolit-elle pas les frontières politiques, religieuses, ethniques et sociales ?

Proust n’est-il pas mi-maurrassien, mi-dreyfusard, catholique par conviction esthétique et incroyant par tempérament, à la fois français et juif, puis, par-dessus tout, ce bourgeois mondain qui finit par découvrir l’aristocratie dans le peuple. Si, entre 1930 et 1970, l’univers proustien a été occulté, c’est, explique Sollers, parce qu’on refusait d’admettre cette vérité : « On peut être en France et dans la culture française un juif pleinement intégré. » Ce qui est, précise-t-il, « extrêmement gênant pour tout le monde ».

La sexualité, ruse ultime

Sollers se félicite d’avoir, avec Roland Barthes, réhabilité l’univers proustien en en révélant la nature antisectaire et la complexité insoupçonnée. Lorsqu’il aborde cet univers, il délaisse les traité de stratégie pour s’improviser sexologue, comme si la sexualité était la ruse ultime de l’être humain. Ce qui frappe Sollers dans la Recherche du temps perdu ce n’est pas la présence de l’homosexualité masculine, cette tendance que Proust, mal dans sa peau, ne cesse de dénigrer, mais l’homosexualité féminine, qui est dans le roman présentée comme le « grand mystère ».

Le lesbianisme ne serait, même si Sollers ne l’admet pas explicitement, que l’excroissance la plus singulière de la sexualité féminine, océan infini qui hanterait, par son harmonie, sa musique et sa paix, les écrivains des deux sexes. Cette idée pleine de hardiesse risquerait de devenir fumeuse si l’écrivain, par son analyse subtile de l’affaire Monica Lewinsky, n’en arrivait pas à nous faire admettre que le néolibéralisme, soutenu de plus en plus par l’esprit guerrier, a quelque chose à voir avec la virilisation ambiguë et outrancière de la sexualité, phénomène social qui caractérise le rêve américain ne serait-ce que dans la publicité. Grâce à la simple bouche de Monica, le président de la plus grande puissance du monde, explique Sollers, « se trouve ramené par une information obsédante à son organe sexuel ».

C’est en abordant l’œuvre d’écrivains américains, comme Fitzgerald, Hemingway, Faulkner, Bellow et Bukowski, que l’écrivain français nous fait le mieux sentir l’extrême fragilité charnelle que l’Adversaire dissimule depuis fort longtemps en bombant le torse. En songeant à cette fragilité maladive, Sollers pense à « la solitude armée d’un des plus grands écrivains américains d’aujourd’hui, Philip Roth », et considère qu’il faut que ce romancier ait « un sacré système nerveux pour rester d’attaque dans un contexte où la psychose grandit de la sorte ».

À la différence d’un trop grand nombre de Français qui oscillent entre l’admiration béate et l’aversion primaire du Grand Réducteur, Philippe Sollers se fait québécois sans s’en douter en comprenant les États-Unis mieux qu’ils ne se comprennent eux-mêmes. Il a saisi que l’activité de l’Adversaire, ce géant de l’image et de l’obsession, est le fait d’une multitude d’êtres de chair, semblables à nous tous. Ces êtres ne font que nous précéder dans l’angoisse sexuelle, c’est-à-dire existentielle. En voulant devenir le monde, l’Adversaire ne pourra que s’y dissoudre. Une culture, si impériale soit-elle, ne peut se définir que par rapport aux autres cultures. C’est une question de relations sexuelles.

Philippe Sollers, Éloge de l’infini, coll. « Folio », Gallimard, 2003.

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