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N° 219 - mai 2003

L’Anthologie de la poésie des femmes au Québec
Élaine Audet
Une réédition augmentée de l’Anthologie de la poésie des femmes au Québec vient de paraître mettant ainsi à jour la première édition de 1991. Cette anthologie, réunissant plus de cinq cents poèmes de cent trente-huit poètes, pose un regard différent sur notre réalité depuis Marie de l’Incarnation (1677) jusqu’à nos jours. Des voix de femmes qui refusent d’exister dans l’art uniquement comme muses et qui, à l’instar des hommes poètes, disent leur propre manière de sentir, penser, rêver, aimer, vivre et mourir. Cette mémoire en devenir, nous la devons à Nicole Brossard et à Lisette Girouard.

Dans leur nouvelle préface, les auteures soulignent que le risque, l’audace et la passion qu’elles avaient associés aux périodes correspondant au féminisme et aux solidarités porteuses d’énergie et de projets ont fait place dans la production des douze dernières années à une poésie plus intime.

Dans ce que Brossard et Girouard appellent «la période faste» (1920-1935), il est étonnant de voir que les Jovette Bernier, Rina Lasnier, Anne Hébert et autres exercent des métiers liés à l’écriture, voyagent à l’étranger, reçoivent nombre de prix littéraires en France, alors que, dans les années suivantes durant l’ère duplessiste, la censure et la bêtise triomphant, elles traversent le Refus Global sans y trouver la même libération que leurs pairs.

Quant aux années de la Révolution Tranquille, les auteures les définissent comme des années de plomb, parce que les changements sociaux et culturels semblent alors pour plusieurs poètes plus importants que la poésie, considérée alors comme une activité égoïste et petite-bourgeoise.

Des précursoeurs

Les voix de Rina Lasnier et d’Anne Hébert marquent les années cinquante. La poésie de Lasnier, passionnée et enracinée dans le monde, tient du feu alors que celle d’Anne Hébert plus fluide exprime l’absence et la solitude. Toutes les deux ont le souffle long et la parole incantatoire.

Fine lisière d’eau de ta main sur ma cheville,

et je me tais debout sur la pierre submergée,

dalle sans lit dans le sens du torrent ;

ligaturée de lumière comme un plongeur au vertige […]

(Rina Lasnier, L’arbre blanc, Montréal, l’Hexagone 1966)

Notre fatigue nous a rongées par le cœur

Nous les filles bleues de l’été

Longues tiges lisses du plus beau champ d’odeur.

(Anne Hébert, Le Tombeau des rois, Québec, Institut littéraire du Québec, 1953)

Il faudra attendre les années 70, pour que, stimulée par la parution de L’Euguélionne de Louky Bersianik, émerge une culture au féminin. L’autre femme n’est plus une île à la dérive, étrangère ou ennemie, mais ma continent, comme l’écrit Nicole Brossard dans un poème célèbre.

ma continent, je veux parler l’effet

radical de la lumière au grand jour

(Nicole Brossard, Amantes, Montréal, Quinze, 1980)

À la génération formaliste des années 80, succèdent des poètes qui ont plus ou moins entre quarante et cinquante ans aujourd’hui, les Carole David, Rachel Leclerc, Élise Turcotte, qui abordent la réalité sous un angle beaucoup plus intimiste, telle Hélène Dorion qui, avec quelque trente recueils, poursuit une œuvre des plus intéressantes :

J’adviens entourée de vide

Et de plénitude, je passe

Comme passe la pierre enfouie

(Hélène Dorion, Portraits de mer, Paris, éd. de la Différence, 2000.

Cette belle anthologie se termine sur une relève très prometteuse de poètes nées entre 1960 et 1980, dont Kim Doré, 24 ans:

les ombres caracolent et l’ange néandertal

annonce avant les mots la guerre in vitro

le silence féroce de l’évolution

j’apprends à lire dans le noir

(Kim Doré, Poème en apnée, Montréal, Lèvres Urbaines, 2001)

Un souffle vital

Nombre des poèmes de l’anthologie illustrent, de façon exemplaire, qu’il n’existe pas d’incompatibilité entre le « je » poétique et le « je » féministe. Des femmes poètes revendiquent le droit de créer, d’être, d’aimer, de travailler comme elle l’entendent et en accord avec elles-mêmes. Ni plus ni moins que le droit des hommes poètes dont on ne remet pas en question les dons poétiques quand ils parlent de libération !

Je ne saurais terminer sans souligner, au plan pratique, l’important dispositif bibliographique mis en place par les auteures facilitant grandement la recherche : bibliographie poétique des auteures retenues, chronologie des recueils de poèmes publiés par des femmes, bibliographie des ouvrages consultés et index des poètes de l’anthologie. En format poche, sous une couverture évocatrice, cette anthologie nous permet de rêver en beauté.

Nicole Brossard, Lisette Girouard, Anthologie de la poésie des femmes au Québec : des origines à nos jours, Nouv. Éd., Montréal, Remue-ménage,2003.

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