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N° 219 - mai 2003
Le plan de développement de la Fédération des cégeps
Où s’en vont les CEGEPS
Renée-Claude Lorimier et Jean-Claude Drapeau
Que la mondialisation guette aux portes du secteur collégial, la Fédération des cégeps le reconnaît d’emblée dans le plan de développement qu’elle vient de publier, en grande pompe et à l’insu de son personnel enseignant.

Dans son plan de développement, elle considère la mondialisation comme le premier élément de conjoncture qui justifie « la nécessité de changer ». Depuis plusieurs années déjà, on constate que les collèges se voient de moins en moins comme les éléments d’un ensemble national, mais comme des entités autonomes se faisant concurrence, à la manière d’entreprises cherchant à accroître leur part de marché. La publication d’un palmarès des cégeps a d’ailleurs confirmé ce phénomène.

Également, les plans institutionnels de réussite de même que les plans stratégiques dont doivent maintenant se doter les collèges depuis l’adoption de la Loi 123 se présentent comme autant d’outils permettant à ces derniers de se distinguer par leurs mérites.

Si l’on remonte plus loin dans le temps, l’habilitation, introduit par la ministre Robillard en 1993, avait déjà amorcé ce mouvement de décentralisation du réseau. L’habilitation des cégeps à délivrer le DEC en lieu et place du ministre devait récompenser les efforts consentis par les administrations locales pour se démarquer de leurs voisines et atteindre les cibles de diplomation ministérielles.

Des mini-universités ?

Mais la Fédération des cégeps voit plus loin. À plus long terme, c’est l’accréditation qui devrait couronner ce mouvement en accordant aux cégeps le pouvoir de décerner un diplôme institutionnel. C’est en ce sens qu’il faut comprendre les références aux universités dans le plan de la Fédération.

Si les collèges tiennent tant à leur statut d’établissements d’enseignement supérieur, ce n’est pas tant parce qu’ils souhaitent maintenir l’excellence de la formation, mais avant tout parce qu’ils aspirent à l’autonomie des universités et à leur modèle de financement (enveloppe unique).

En effet, sur le plan budgétaire, les universités ont pleins pouvoirs pour gérer les sommes d’argent reçues des gouvernements. De plus, en matière de gestion pédagogique, les universités ont davantage de libertés : elles peuvent créer les programmes qu’elles désirent et ne sont pas soumises à un processus d’élaboration des programmes aussi complexe que celui du collégial. S’estimant trop contrainte dans ses marges de manœuvre, la Fédération des cégeps revendique dans un premier temps une plus grande déréglementation des AEC.

Si son souhait devait se réaliser, la formation continue pourrait devenir le banc d’essai d’un modèle pédagogique que l’on généraliserait ensuite à l’ensemble du système collégial. En particulier, la formation technique apparaît comme le prochain secteur dans la ligne de mire de nos « gestionnaires [du démantèlement] du réseau ».

En offrant de la formation taillée sur mesure pour les besoins des entreprises locales, les collèges espèrent conclure avec elles des ententes de partenariat. C’est pourquoi la Fédération réclame du gouvernement le droit de solliciter des subventions privées. Rappelons que les subventions privées représentent environ le tiers du budget total des universités.

Depuis le rapport Parent, l’ordre collégial a été conçu comme un réseau d’enseignement national offrant des programmes aux contenus comparables et une formation générale commune à l’ensemble de ses étudiantes et étudiants.

Cependant, la Fédération des cégeps considère maintenant que l’ordre collégial, parce qu’il relève de l’enseignement supérieur, devrait être régi par les lois du marché et de la concurrence internationale. Ce système auquel aspirent les collèges, et dans lequel les établissements d’enseignement sont accrédités pour offrir leurs propres diplômes, ne consacre rien de moins que leur assujettissement à la logique marchande et, à terme, leur privatisation.

Un prof pourrait donner des cours dans plusieurs disciplines

La logique commerciale commande que les collèges atteignent des objectifs de performance accrus grâce à une « utilisation optimale des ressources ». Pour atteindre cet objectif, la Fédération des cégeps cherche à « instaurer une plus grande mobilité chez le personnel enseignant, le personnel professionnel et les employés de soutien, à l’intérieur d’une même catégorie d’emploi, mais aussi entre différentes catégories, dans le respect des compétences de chacun et de chacune ».

Espère-t-on affecter les enseignantes et enseignants aux tâches les plus diverses, selon les vicissitudes de chaque collège ? Ce qui est certain, du moins, c’est qu’un professeur pourrait donner des cours dans plusieurs disciplines.

« Notre » Fédération des cégeps a de la suite dans les idées : depuis le début des années 1990, elle n’a cessé de réclamer que la structure départementale cède le pas à la structure programme et que les enseignantes et enseignants aient une formation en psychopédagogie.

Ses visées sont claires : sélectionnés non plus à partir de leur compétence disciplinaire, mais davantage à partir d’une compétence psychopédagogique, les enseignants seraient en mesure d’enseigner plusieurs disciplines et, ainsi, de mieux répondre aux besoins fluctuants des programmes selon les variations de la « clientèle étudiante ». C’est ce que la Fédération appelle la « professionnalisation de la pratique enseignante ». Selon la Fédération autonome du collégial, cette orientation, qui privilégie le savoir-faire en enseignement, réduit les enseignantes et enseignants à des gestionnaires de classes.

Les départements dérangent

Si ce vœu était exaucé, les départements, qui regroupent les professeurs sur la base de leur spécialisation disciplinaire, n’auraient plus de rôle déterminant à jouer. Ils seraient réduits à servir de relais pour appliquer les décisions du conseil d’administration en ce qui concerne le plan stratégique.

Une chose est certaine : les départements dérangent en tant que lieux d’échanges sur nos pratiques professionnelles et sont vus comme des obstacles à la logique institutionnelle.

Une telle modification structurelle aurait des conséquences énormes sur l’organisation du travail et les relations que les enseignantes et enseignants entretiennent avec leur direction de collège. C’est tout le modèle du travail de coopération entre les différents corps d’emploi qui est ici remis en question au profit d’une organisation hiérarchique du travail.

Cette orientation privilégie le contrôle des enseignants par la direction des études plutôt que le travail réalisé conjointement avec les départements dans le respect de l’autonomie professionnelle des enseignantes et enseignants. Aussi, ce nouveau mode de gestion, hérité du secteur privé, rend chaque professeur responsable individuellement (efficacité oblige) de ses taux de réussite devant sa direction. Enfin, selon cette logique, les comités de programme seraient appelés à se charger de l’atteinte des cibles ambitieuses de diplomation (critère ultime du rendement de l’entreprise éducative).

Un détournement de mission

À notre avis, ce plan de développement ne propose rien de moins qu’un détournement de la mission des collèges.

Depuis leur création, les cégeps ont eu pour mandat d’offrir une éducation supérieure de qualité à l’ensemble de la population de manière à former tant des travailleurs que des personnes libres et des citoyens responsables.

La Fédération des cégeps soutient maintenant que cette mission doit être actualisée. Elle demande au gouvernement de procéder aux modifications législatives et réglementaires nécessaires à l’application de son plan de développement.

Dans son esprit, la mission principale des cégeps est de qualifier, de former des diplômés en nombre suffisant pour répondre aux besoins du marché du travail et de combler les pénuries de main-d’œuvre. Elle vise aussi à « soutenir la compétitivité des entreprises dont les PME », ce qui n’a rien d’étonnant puisqu’elle considère les collèges comme des entreprises soumises aux règles de la concurrence. On est loin de la mission d’éduquer, d’instruire et de socialiser…

Comment la Fédération des cégeps peut-elle proposer pareil détournement du mandat des collèges alors que la mission qui a présidé à leur création a été réaffirmée par les états généraux de l’éducation en 1996? La FAC soutient qu’une telle réforme en profondeur du secteur collégial ne saurait être réalisée sans un débat social sur la question.

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