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N° 219 - mai 2003

La statue de Saddam : un événement médiatique bien organisé
Michel Chossudovsky
Le 9 avril, les réseaux de télévision transmettaient en direct la destruction d’une statue de 40 pieds de Saddam devant une « foule enthousiaste ». En fait, une foule d’à peine deux cents personnes s’était rassemblée sur la place Al-Fardus pour voir les marines états-uniens décapiter la statue lors d’un événement médiatique bien orchestré. Une photographie aérienne de l’événement donne à penser que la place Al-Fardus avait été « fermée sous la garde de blindés ».

Les marines ont recouvert la statue de Saddam d’un drapeau états-unien et l’ont renversée à l’aide de câbles tirés par un véhicule utilisé pour tirer les blindés. Sur les écrans de télévision, on a vu à peine une centaine de personnes se réjouissant de l’événement.

Ces images de la « libération » de Bagdad ont été présentées en boucles par les grands réseaux de télévision. Tous les grands journaux du monde ont fait leur une de ces images symboliques de la statue renversée. Les médias occidentaux ont dépeint cet événement orchestré comme « historique » en saluant le mouvement spontané de « milliers » d’« Irakiens heureux », célébrant la « libération de l’Irak » par les troupes états-uniennes.

L’agence Reuters a été la première, suivie par l’AFP, à faire part de l’événement le 9 avril, tout de suite après le reportage télévisé en direct. Elle a rapporté que des « douzaines » de personnes avaient célébré la chute de la statue. À peine quelques heures plus tard, le reportage de Reuters fut modifié.

Dans le London Daily Express du 10 avril, porte-parole officieux du premier ministre Tony Blair, les « douzaines » de personnes étaient subitement devenues des « milliers », et l’événement était comparé à l’écroulement du Mur de Berlin.

Pourtant, Bagdad ne se réjouissait pas. Depuis le déclenchement de la guerre, plusieurs milliers de civils avaient été tués ou blessés par les troupes britanniques et états-uniennes. Invoquant l’auto-défense, les troupes d’occupation états-uniennes continuaient à tirer de manière indiscriminée sur les civils, comme en ont témoigné plusieurs médias. La population de Bagdad est de 5,6 millions d’habitants et la grande majorité, craignant pour leur vie, a décidé de rester à la maison. Avec l’entrée des troupes états-uniennes, un règne de terreur s’est installé dans la capitale irakienne.

Le tourbillon médiatique

Le renversement de la statue de Saddam a joué un rôle crucial dans la campagne de propagande du Pentagone. La nouvelle, relayée par Fox News et CNN, fut immédiatement présentée par les réseaux de télévision et les médias du monde entier comme signifiant la fin de la guerre. Alors que les combats se poursuivaient, avec des pertes humaines importantes des deux côtés, les médias occidentaux avaient entonné en chœur : « C’est maintenant la fin de la partie ».

La décapitation de la statue de Saddam est devenue le symbole de la « libération » de l’Irak par les forces armées états-uniennes, rejetant tout le reste dans l’ombre, y compris les atrocités commises par les troupes britanniques et états-uniennes.

Depuis l’entrée des troupes à Bagdad, les pertes civiles ne font plus la manchette. Les meurtres de femmes et d’enfants et la crise dans les hôpitaux ne sont plus d’actualité. On ne parle plus de la crise humanitaire, qui est pourtant documentée par les agences d’aide et l’Onu. La mort des civils est présentée comme le « prix à payer » pour « libérer l’Irak ».

Le journal britannique The Independent rapporte que le ministre de la Défense britannique Geoffrey Hoon avait déclaré « qu’un jour les mères des enfants tués ou blessés par les bombes à fragmentation remercieront les Britanniques d’en avoir fait usage ».

De plus, étant donné que « la guerre est presque terminée », les médias ont décidé qu’il n’était plus nécessaire de présenter des reportages détaillés en provenance du théâtre des opérations militaires.

Entre temps, les marchés financiers jubilaient. L’agence de presse UPI rapportait que les investisseurs à Wall Street « ont applaudi les images de la chute de la statue de Saddam », qui a eu pour effet de « pousser les cours de la Bourse à la hausse ».

Désarmer le mouvement contre la guerre

L’ « euphorie de la libération » a également servi à créer des divisions au sein du mouvement contre la guerre. Une section de ce mouvement considère comme « positive » la chute du régime irakien, appuyant ainsi de façon implicite l’intervention militaire états-unienne.

« Paix », « reconstruction », « démocratie » et le début d’une « ère post-Saddam » sont maintenant à l’ordre du jour. La principale justification de cette intervention, soit la possession présumée par l’Irak d’armes de destruction massive, n’est plus jugée pertinente. Que cette invasion soit un acte criminel en violation de la Charte des Nations unies et de la Charte de Nuremberg n’a plus d’importance.

La machine de propagande du Pentagone a pris les choses en mains. La mort ciblée de journalistes à Bagdad a marqué un point tournant. Les reportages indépendants en provenance de Bagdad ont été bloqués.

La guerre n’est pas terminée

Les médias des pays arabes, y inclus Al Jazeera, qui ont été l’objet de menaces pour leur « perspective éditoriale non-occidentale », étaient à l’avant-garde de cette presse indépendante. Mais, depuis que son bureau à Bagdad a été attaqué, même les reportages d’Al Jazeera semblent avoir changé de ton.

À présent, c’est presque tous les médias qui en quelque sorte ont été « incrustés », sous « la protection » du Centcom américain (USCENTCOM)

Quoi de mieux pour désarmer le mouvement contre la guerre et faire taire les critiques que de répandre l’illusion que la guerre est terminée ?

Mais la guerre n’est pas terminée. La bataille de Bagdad n’est pas terminée. La lutte contre l’occupation américaine ne fait que de commencer.

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