L'aut'journal
Le samedi 20 juillet 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Québec : on vote pas ! Parti des abstentionnistes.
N° 219 - mai 2003
L’affaire Parizeau
L’ « affaire Parizeau » : Coup monté de Power Corporation ?
Pierre Dubuc
Tout nous invite à croire que l’« affaire Parizeau », lancée comme une bombe lors du débat des chefs, était un coup monté par les dirigeants de Gesca-Power Corporation et du Parti libéral.

Dans sa chronique du 3 avril, Michel David écrit : « Confortablement installé dans son autobus de campagne, en route pour Saint-Sauveur, hier matin, le chef du PLQ racontait que ses adjoints surveillaient attentivement l’ancien premier ministre depuis le début de sa tournée des cégeps, guettant le moindre faux pas. “ On voyait monter son niveau de confiance ”, expliquait-il, le sourire en coin.

« Ce n’est que vers 19h, lundi, soit à peine une heure avant le début du débat entre les trois chefs, qu’ils ont mis la main sur la dépêche du Nouvelliste résumant les propos que M. Parizeau avait tenus en après-midi à Shawinigan. Pour ne pas déconcentrer leur patron, c’est seulement au moment d’aborder la question de l’avenir du Québec qu’ils lui ont transmis l’information. On connaît la suite. » (Le Devoir, 3 avril)

Les journalistes de Power Corporation « surveillaient » donc Parizeau et, une fois celui-ci tombé dans leur piège, ils ont mis l’article incriminant sur Cyberpresse à peine une heure avant le débat. Nous ne serions pas surpris qu’ils aient payé le cégépien pour qu’il pose à Parizeau la question sur les causes de l’échec du référendum de 1995, sachant que celui-ci devrait au moins faire allusion à sa déclaration sur « l’argent et des votes ethniques ».

La Presse sort l’artillerie lourde

Puis, pendant deux jours, on a assisté à une offensive tous azimuts des journalistes, chroniqueurs et éditorialistes de La Presse. Charest avait besoin d’un petit coup de pouce pour relancer une campagne hésitante, ses amis libéraux de Power Corporation étaient là pour lui prêter main-forte.

Dans La Presse du 2 avril, la chronique de Lysiane Gagnon, intitulé « Les rires de Monsieur », est catapultée en première page. En éditorial, André Pratte écrit que Bernard Landry « aurait dû condamner ses propos (à Parizeau) hier » – c’est-à-dire avant d’avoir pris connaissance de la transcription de la déclaration ! – et affirme qu’il « est essentiel pour le Québec, comme pour le mouvement souverainiste, qu’aucun dérapage de ce genre ne soit toléré ».

Qui dérape ?

Belle hypocrisie que tout cela ! Depuis quand André Pratte a-t-il à cœur l’avenir du mouvement souverainiste ? Et s’il y a un « dérapage » linguistique en vue, c’est bien celui que provoquerait le débat proposé par Charest sur la défusion des municipalités, un sujet que Pratte avait jusque là soigneusement évité depuis le début de la campagne électorale.

Quant à Lysiane Gagnon – qui pousse des cris d’indignation devant l’analyse des composantes ethniques du vote au référendum de 1995 – elle ne gêne pas pour y aller de ses propres analyses « ethniques » lorsque cela sert son propos. Dans sa chronique du 18 février dernier, elle tente de minimiser l’ampleur de la manifestation pour la paix du 15 février à Montréal par rapport à celle de Toronto en écrivant que cette « disparité tient simplement au fait que Montréal est la ville canadienne qui abrite la plus grosse communauté arabo-musulmane ».

« L’éthique capitaliste » à l’œuvre

Que le Parti québécois ait été acculé à la défensive face à cette campagne bien orchestrée des fédéralistes n’a rien d’étonnant. Le PQ a carrément refusé d’aborder la question de la concentration de la presse. Lorsque Paul Desmarais a pris le contrôle des journaux de Conrad Black, Bernard Landry s’est gardé d’intervenir pour bloquer la transaction et a déclaré s’en remettre à « l’éthique capitaliste » du propriétaire de Gesca. Nous avons vu cette « éthique » à l’œuvre.

Libéraux et péquistes, même combat ?

Mais il y a plus. N’est-il pas étonnant de retrouver libéraux et péquistes, fédéralistes et souverainistes, tous unis pour condamner Parizeau et sa conception de la nation québécoise ? Que les fédéralistes soient partisans d’une conception « civique » de la nation qui englobe tous les habitants du territoire québécois, peu importe leur origine ethnique, n’a rien pour nous étonner. C’est conforme aux présupposés idéologiques du «nationalisme civique» développés par Pierre Elliott Trudeau.

Mais comment expliquer que les nationalistes québécois soient devenus des partisans d’un tel «nationalisme civique» désincarné qui nie les aspects linguistique, historique et culturel de la nation ? Comment peuvent-ils adhérer à une définition de la nation qui intègre, à son corps défendant, un unilingue anglophone dans la nation québécoise ?

Que toutes les personnes qui résident au Québec soient citoyens du Québec et aient des droits égaux est une chose différente que l’appartenance à une nation. Pourquoi ne pas reconnaître qu’il y a sur le territoire du Québec 1) une nation québécoise majoritaire d’origine française (80,4 % de la population) qui a assimilé au cours des ans des membres d’autres communautés culturelles (plus de 11 % selon des études), 2) une minorité anglophone (8,8 %) et 3) des minorités ethniques de langues maternelles autres que le français ou l’anglais (9,7 %) ?

Chaque revers politique est lourd conséquences

Chaque défaite politique est toujours suivie de reculs et d’une période de désarroi idéologique. Il n’allait pas en être autrement à la suite de l’échec du référendum de 1995. La confusion a été à la mesure de la défaite. Mue par différentes considérations tactiques – comment aller chercher des « votes ethniques » – l’intelligentsia souverainiste s’est employée à jouer avec la définition de la nation, à l’épurer et à la mettre au « goût du jour », c’est-à-dire de l’idéologie néolibérale et de la globalisation.

Les Michel, Seymour, Gérard Bouchard, Claude Bariteau et autres ont tellement bien fait leur travail que le Parti québécois a adopté en congrès une définition de la nation calquée sur les mêmes prémisses idéologiques que celle dont Pierre Ellott Trudeau a doté le Canada.

Ceci explique la belle unanimité des fédéralistes et des souverainistes pour condamner Jacques Parizeau pour le plus grand plaisir de Lysiane Gagnon, André Pratte… et Jean Charest.

Note : La critique du nationalisme civique est développée dans un dossier paru dans la revue L’Apostrophe, vol. 1, no. 4, automne 2002, sous le titre : « Sans nous, qui est québécois ». La revue est disponible à l’aut’journal au coût de 5 $.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.