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Ce qu'on nous cache sur l'irlande du Nord
N° 215 - décembre 2002
Un roman exceptionnel de Mario Vargas Llosa
Les dictatures ne meurent jamais tout à fait
André Maltais
Mario Vargas Llosa vient de publier un roman exceptionnel qui, à travers la fin du régime de Rafael Leonidas Trujillo (1930-1961) en République-Dominicaine, nous révèle les stratégies de terreur qui font fonctionner mais également "mourir honorablement" les dictatures. Le romancier péruvien montre aussi comment, la peur imprégnant les cerveaux, un pays ne sort jamais tout à fait d'une dictature même en période de "transition démocratique".

Le roman (1) raconte la dernière journée de la vie de Trujillo, assassiné en 1961 après avoir terrorisé pendant 30 ans la République-Dominicaine. Il met en scène trois principaux centres d'action.

D'abord Urania, avocate à New York et à la Banque mondiale, revient à Saint-Domingue en 1996 pour y retrouver son père mourant, Agustin Cabral, ex-haut fonctionnaire du régime. Pour elle, ce sera l'occasion de se libérer d'un épouvantable secret, à l'origine de sa fuite du pays trente-cinq ans auparavant.

Ensuite le dictateur lui-même, 70 ans, entouré d'ennemis et déclinant physiquement (il souffre d'impuissance et d'incontinence), s'accroche au pouvoir et aux vieilles méthodes de terreur, seule raison de sa longévité. Le régime va mal: l'Église catholique dominicaine et les Etats-Unis ont "lâché" Trujillo, le pays est victime d'un blocus économique et la révolution castriste, toute proche, se fait menaçante.

Enfin, le groupe des conjurés sur le point de tuer "le bouc" (ils attendent Trujillo dans une voiture sur le trajet menant à la "maison d'acajou", bordel privé du dictateur). Ils ont tous été victimes de la folie meurtrière et des humiliations savamment entretenues par le régime.

Terreur entretenue

Vargas Llosa nous démontre de façon magistrale le fonctionnement de cette "terreur entretenue" non seulement à l'encontre des opposants du régime mais aussi dans les cercles mêmes du pouvoir où Trujillo prend plaisir à maintenir un climat d'incertitude permanent jusque parmi ses plus proches collaborateurs.

La peur au ventre, ceux-ci s'épient les uns les autres et compétitionnent pour se gagner les faveurs du "Chef" et éviter le sort du père d'Urania, soudainement tombé en disgrâce sans raison aucune. La panique le poussera, non pas à s'opposer, mais à vouloir "servir" davantage (Cabral descendra très bas!) le "Bienfaiteur de la Nation" dans l'espoir d'un pardon qui ne viendra jamais.

Mais d'autres réagiront autrement. C'est le cas, entre autres, des généraux Juan Tomas Diaz, Amado Garcia Guerrero et Jose René Roman qui acceptent de participer à un complot contre la vie de Trujillo. Roman, chef des armées, promet de prendre la tête d'une junte politico-militaire aussitôt qu'on lui montrera le cadavre du "Bouc".

Président fantoche

Même l'insignifiant président Joaquin Balaguer semble au courant de ce qui se passe. Quelques heures avant de mourir, alors qu'ils sont seuls dans le bureau de Trujillo, celui-ci essaie de surprendre le président en évoquant soudainement l'existence d'un complot:

"Le silence qu'il perçut dans son dos - il l'entendit comme une présence pesante, poisseuse - le surprit. Il se retourna vivement pour regarder le Président fantoche: il était là, immobile, l'observant de son air béat. Il ne fut pas rassuré pour autant. Ces intuitions ne lui avaient jamais menti."

Mais la peur, nous dit Vargas Llosa, une fois incrustée dans les têtes peut provoquer le pire. Ainsi, le général Roman, apprenant l'assassinat de Trujillo, est paralysé, incapable de passer à l'action et de prendre le commandement des armées.

Volkswagen noires

Il lance ordres et contre-ordres sans queue ni tête, semant immédiatement la confusion et amenant sur lui les soupçons. Cela suffit aux fidèles du dictateur à se regrouper sous les ordres des fils "playboys" et sadiques de Trujillo (Ramfis et Petan) et du cauchemardesque chef du SIM (police secrète), Johnny Abbes Garcia. Effrayés par le vide laissé par leur chef, les généraux aux ordres de Roman suivront les nouveaux maîtres.

À partir de là, le roman suivra le destin des conjurés et les épouvantables représailles qui s'abattent sur eux. La plupart sont arrêtés et torturés ou, au mieux, tués les armes à la main par les "caliés", sinistres agents du SIM circulant dans des Volkswagen noires.

On suivra aussi les délicates manœuvres de Balaguer pour faire croire à une "transition démocratique" afin de regagner les faveurs de la "communauté internationale" et des Etats-Unis pendant que les fils du dictateur commettent le plus discrètement possible les plus barbares atrocités.

Paupières cousues

"Je ne veux pas le savoir, mon général … ", dira Balaguer à Ramfis Trujillo qui, un jour, évoque devant lui le sort du général Roman qui, paupières cousues, vient de mourir après quatre mois d'inhumaines tortures.

"Ne me donnez pas de détails, je vous en prie. Il m'est plus facile de faire face aux critiques que je reçois du monde entier si j'ignore les excès que l'on dénonce."

Les Etats-Unis protestent pour la forme, eux qui sont derrière le complot et ravis par ses conséquences:

"Son camarade lui avait expliqué que Juan Tomas et lui montaient cette opération contre le régime pour éviter le naufrage du pays et l'avènement d'une autre révolution communiste comme à Cuba. C'était un plan sérieux, soutenu par les Etats-Unis. Henry Dearborn, John Banfield et Bob Owen, de la légation américaine, avaient donné leur appui formel et chargé le responsable de la CIA à Ciudad Trujillo, Lorenzo D. Berry ("Le patron du supermarché Wimpy's? - Oui, lui-même."), de fournir argent, armes et explosifs".

Clairement anticommuniste

"Les Etats-Unis s'inquiétaient des excès de Trujillo, depuis l'attentat contre le président vénézuélien Romulo Bétancourt, et désiraient le lâcher; tout en s'assurant qu'un second Fidel Castro ne prenne pas sa place. Aussi appuiraient-ils un groupe sérieux, clairement anticommuniste, qui constituerait une junte civile et militaire en vue d'appeler, six mois plus tard, à des élections."

Même si, dans la réalité, Vargas Llosa est l'un des plus niais défenseurs du néolibéralisme, son roman est à lire absolument. Il s'agit d'un chef-d'œuvre de lucidité qui radiographie d'un coup toutes les dictatures et leur impact sur les cerveaux:

"Ce que tu n'as jamais réussi à comprendre, se dira Urania à elle-même, c'est que les dominicains les plus chevronnés, les têtes pensantes du pays, avocats, médecins, ingénieurs, souvent issus des meilleures universités des Etats-Unis et d'Europe, sensibles, cultivés, expérimentés et pleins d'idées, probablement dotés d'un sens élevé du ridicule, de sentiment et de susceptibilité, aient accepté d'être aussi sauvagement avilis ( … ). Trujillo a révélé chez (eux) une vocation masochiste, et (les) voilà avides de crachats, de fessées, de châtiments, et (se) réalisant dans l'abjection."

Président US et dictateur dominicain: mêmes frissons!

À un ex-marine (Simon Gittleman), défenseur du régime de Trujillo auprès des Etats-Unis, qui lui demande ce qu'il a ressenti en donnant l'ordre de tuer des milliers d'émigrés illégaux haïtiens en 1937, le dictateur abandonné par les Américains répondra:

"Demande donc à ton ex-président Truman ce qu'il a ressenti en donnant l'ordre de lâcher la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki. Ainsi tu sauras ce que j'ai éprouvé, cette nuit-là, à Dajabon."

Manger son propre fils

"De tous les témoignages de ses compagnons de cellule, il ne retint, de façon indélébile, que l'histoire racontée par Modesto Diaz au milieu de sanglots.

"Les premières semaines il avait été compagnon de cellule de Miguel Angel Baez Diaz. ( … ). Abbes Garcia et Ramfis s'étaient acharnés sur lui, pour avoir été si proche de Trujillo, assistant aux séances d'électricité, de nerf de bœuf et de brûlures qu'on lui infligeait et ordonnant aux médecins du SIM de le ranimer pour continuer.

"Au bout de deux ou trois semaines, au lieu de la répugnante écuelle de farine de maïs coutumière, on lui servit au cachot un rata avec des bouts de viande. Miguel Angel Baez et Modesto se jetèrent dessus en mangeant avec les doigts jusqu'à s'étrangler.

"Le geôlier revint peu après. Il s'adressa à Baez Diaz: le général Ramfis Trujillo voulait savoir si ça ne le dégoûtait pas de manger son propre fils. Affalé par terre, Miguel Angel l'insulta: "Dis-lui de ma part, à cet immonde fils de pute, qu'il avale sa langue et en meure empoisonné". Le geôlier se mit à rire.

"Il s'en alla pour revenir en exhibant depuis la porte une tête d'enfant qu'il tenait par les cheveux. Miguel Angel Baez Diaz mourut quelques heures plus tard, dans les bras de Modesto, d'une crise cardiaque."

(1) Mario Vargas Llosa. - - La fête au bouc. - -Gallimard, c2002. - - ISBN 2-07-076034-0

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