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Ce qu'on nous cache sur l'irlande du Nord
N° 215 - décembre 2002

Michael Moore et l'Amérique du silence
Michel Lapierre
À la suite des événements du 11 septembre 2001, le gouvernement américain a eu tôt fait de dresser une longue liste d'objets interdits à bord des avions pour empêcher d'éventuels terroristes de s'inventer de nouvelles armes. Pas d'aiguilles à tricoter, pas d'aiguilles à coudre, pas de tire-bouchon, pas même de glaçons !

On avait d'abord inclus les briquets. Y a-t-il, en effet, quelque chose de plus dangereux que le feu ? Mais les briquets et les allumettes ne figurent pas sur la liste définitive à cause des pressions exercées sur Washington par le lobby du tabac. Le lobby terroriste du tabac que stigmatise l'intrépide Michael Moore !

Les Camels de l'intégrisme néolibéral

Le gavroche américain du cinéma et de la télévision nous révèle le petit oubli des briquets et des allumettes pour nous prouver que les Camels de l'intégrisme néolibéral sont beaucoup plus efficaces que les chameaux de Ben Laden. Et il s'agit seulement d'un détail dans le gigantesque merdier que Moore s'applique à nous dévoiler.

L'odeur fétide qui s'échappe du capitalisme américain écœure et met en colère le little guy de Flint (Michigan). Dans son livre Mike contre-attaque !, version française de Stupid White Man, Moore supplie le secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, d'envoyer les Casques bleus aux États-Unis pour y rétablir la démocratie. Rien de moins. Il accuse " l'Usurpateur en Chef ", George W. Bush, et sa bande d' " escrocs " d'avoir " fait main basse sur la Maison-Blanche ", à la faveur de fraudes électorales sans précédent commises, en Floride, lors de l'élection présidentielle de 2000.

Moore reproche à Bush d'être non seulement inculte mais aussi " ivrogne, voleur, déserteur et fils à papa pleurnichard ". Quelle manière de répondre aux interrogations les plus anxieuses de l'humanité ! Moore sait dire les choses en peu de mots et son ton est sans réplique. Sa bonhomie, sa drôlerie et la verdeur même de son outrance l'éloignent du fanatisme. Les mots que Moore emploie sont des images. Les images parlent sans rhétorique et sans fourberie, mais lorsque le polémiste les enferme dans un livre, elles manquent d'air et perdent beaucoup de leur pouvoir d'évocation.

Anal et sanguinaire

Michael Moore est avant tout un cinéaste. Le film Bowling à Columbine dépasse en intensité le livre Mike contre-attaque ! Pourquoi s'en plaindrait-on ? Dans le documentaire réalisé par Moore, l'acteur retraité Charlton Heston juge les armes à feu aussi indispensables que les brosses à dents. Il n'y a rien comme le cinéma pour détruire Hollywood, rien comme les images pour abattre la civilisation de l'image. Nul mieux qu'un Charlton Heston démagogue, raciste, mythomane, courbé et cadavérique, dans sa villa kitsch de Berverly Hills, ne pulvérise le Moïse et le Ben Hur qu'il a jadis incarnés. Dans Bowling à Columbine, le red neck qui couche avec une arme sous l'oreiller et ignore jusqu'au nom de Gandhi dévoile, mieux que personne, le côté infantile, anal, sanguinaire, autiste de la civilisation du revolver, de l'argent, de l'abolition des taxes et des impôts. Il n'y rien comme le spectacle d'enfants qui s'entretuent dans les écoles pour anéantir la mascarade de la liberté, l'orgie des droits individuels, la standardisation de l'inhumanité et le culte de l'automutilation.

Les images de Moore parlent sans rhétorique et sans fourberie, mais elles sont souvent illusoires. Elles ne peuvent, comme le font les mots, exprimer les sous-entendus, le non-dit, les omissions, bref le silence, le silence de la majorité du peuple américain. Par son humour, son optimisme et sa jovialité, Moore nous laisse deviner qu'il connaît les limites de son métier de cinéaste pamphlétaire. Son amertume est éphémère et il a le triomphe facile. Vers la fin du film Bowling à Columbine, K-Mart accepte de retirer les munitions des rayons de ses magasins à la suite de démarches contre la prolifération des armes à feu. Cela ne ressemble-t-il pas quelque peu à un happy ending hollywoodien ?

Michael Moore se doute-t-il que la littérature américaine, cette extraordinaire littérature du silence, est, depuis longtemps, la plus véhémente et la plus angoissée des protestations contre l'Amérique capitaliste qu'il vitupère ? En publiant Les Raisins de la colère en 1939, Steinbeck faisait connaître au monde entier cette terrible pauvreté habilement cachée qui, encore aujourd'hui, afflige les États-Unis. En bon Américain moyen, Moore soutient, dans Bowling à Columbine, en se fiant au taux de chômage officiel, qu'il y a plus de pauvreté au Canada qu'aux États-Unis. En bon Midwesterner catholique, il affirme, dans Mike contre-attaque ! , que le Sud n'a rien apporté à la civilisation, mis à part les contributions de William Faulkner, d'une dramaturge mineure comme Lillian Hellman et d'un producteur de tabac comme R. J. Reynolds ! Moore ignorerait-il l'existence de Tennessee Williams, de Thomas Wolfe, de Flannery O'Connor, d'Erskine Caldwell, de Robert Penn Warren et de Truman Capote ?

Dans Naked Lunch, publié à Paris en 1959, l'écrivain américain toxicomane William Burroughs a été le premier à évoquer le subconscient de l'Amérique monstrueuse décrite par Michael Moore, l'Amérique de la folle cruauté. Aux milices clandestines du Michigan, il ne manque pour rivaliser dans l'horreur avec l'Allemagne nazie que le sens de l'histoire, l'esprit de corps, la manie de l'organisation, l'amour de la discipline et le goût perverti de la musique cérébrale. Fort heureusement pour l'humanité, la musique country n'a rien de wagnérien. Aussi l’Amérique cauchemardesque de la cruauté n'a-t-elle pas le poids que lui attribue Michael Moore. Elle est faite pour rester minoritaire.

Aucune conscience culturelle cohérente

Trop souvent, le peuple américain ignore et même méprise sa littérature, la seule expression pourtant jaillie de son silence. Voilà sans doute pourquoi les plus brillants détracteurs américains de l'Amérique de Bush et de la fausse majorité silencieuse, chère à Nixon, se montrent incapables d'avoir une vision globale de la situation. Il leur manque la cohérence d'une conscience culturelle américaine aux fondements populaires. Noam Chomsky se perd dans le fatras de sa chronique minutieuse de l'impérialisme états-unien, faute de disséquer l'univers mental du monstre. Pour étoffer sa vision jeffersonienne de la liberté, le raffiné Gore Vidal a gaspillé son temps à correspondre avec le terroriste d'extrême droite Timothy McVeigh, responsable de l'explosion tragique d'Oklahoma City. Quant à Lewis Lapham, rédacteur en chef du Harper's Magazine, après s'être élevé avec justesse contre le patriotisme religieux de la Maison-Blanche, il se contente de noter que Thomas Paine, penseur révolutionnaire, agnostique et authentiquement libéral, mort il y a près de deux siècles, est pour le gouvernement de Bush, " synonyme du Diable ". Ces exemples confirment que, dans une société irrationnelle comme la société américaine, les œuvres de fiction sont beaucoup plus pénétrantes que les essais.

Après avoir lu les brillants détracteurs du côté monstrueux de l'Amérique, y compris Michael Moore, nous restons sur notre faim. " Pourquoi y a-t-il plus de meurtres aux États-Unis qu'ailleurs en Occident ? " se demande Moore sans fournir de réponse. " Pourquoi un si grand nombre de condamnés à mort dans ce pays sont-ils, en réalité, innocents ? " se demande-t-il encore. Ces questions naïves le tourmentent, au fond, encore plus que la préparation d'une guerre contre l'Irak ou le refus de signer le protocole de Kyoto.

Il nous est difficile en tant que Québécois de mesurer l'ampleur de l'angoisse de Michael Moore. Notre vision historique du Nouveau Monde reste en grande partie étrangère à celle des Américains. Interroger la littérature américaine ne nous éclaire pas complètement, même depuis que les écrivains américains s'appellent Jack Kerouac, Paul Theroux, Annie Proulx… Les fragments subtils du rêve québécois qui, grâce à ces écrivains encore sous-estimés, infiltrent la littérature de nos voisins nous apparaissent comme des lueurs bien faibles dans la nuit.

Notre rêve nord-américain s'appuie sur l'ambiguïté, la diversité, les exceptions, voire les curiosités. Il n'a rien d'impérial. La définition québécoise de l'Amérique du Nord, aussi candide et folle qu'on voudra, est au moins cohérente. Ni Michael Moore, ni Noam Chomsky, ni Lewis Lapham, ni même Gore Vidal, le plus artiste d'entre eux, n'ont songé un seul instant à interroger les États-Unis du silence et à nous présenter cet appendice kerouacien du Mexique, des Antilles et du Québec comme l'antidote au poison de l'Amérique de George W. Bush.

Michael Moore, Mike contre-attaque !, La Découverte / Boréal, 2002.

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