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Ce qu'on nous cache sur l'irlande du Nord
N° 215 - décembre 2002

Le cinéma québécois comme miroir d'un peuple
Gabriel Anctil
Je voulais rencontrer Barbara Ulrich pour opposer deux générations, deux époques, deux Québec complètement différents: celui du début des années soixante et celui d'aujourd'hui. Le premier, je ne le connais qu'à travers les traces que nous ont laissés les artistes et les intellectuels en prise sur leur époque: les films du cinéma direct, les romans jouâlisants, les manifestes et écrits révolutionnaires... Le deuxième, il m'entoure, plein de possibilités, multiculturel et ouvert sur le monde, mais parfois terriblement frustrant, peureux et immobile.

Barbara Ulrich a vécu ces deux mondes, a travaillé à les changer, à les améliorer à travers sa passion du cinéma et de la liberté. Sur écran, dans le film de 1963, réalisé par Gilles Groulx (son conjoint depuis ce film), Un chat dans le sac, elle a encore 20 ans et incarne pour moi et pour beaucoup de cinéphiles québécois, l'indomptable audace, la rêveuse énergie de ces années où tout était possible. En personne, elle prouve que l'âge ne courbe pas nécessairement l'échine des gens de conviction et que l'engagement, c'est plus qu'une mode de passage. Portrait d'une femme qui dépasse l'image pour rejoindre la sagesse de l'action.

Prendre la parole par le cinéma

Elle n'était pas destinée au cinéma, c'est plutôt lui qui l'a repérée. Lui, c'est Gilles Groulx, cinéaste créatif et révolutionnaire qui, en 1963 après plusieurs court métrages, s'attaque à son premier long métrage (avec un budget et le mandat par l'ONF de faire un autre court métrage, mais ça c'est une autre histoire...). Pour faire s'exprimer la jeunesse de l'époque et les possibilités de changements qu'elle incarne, il cherche un homme qui sera la voix des quartiers ouvriers: ce sera Claude Godbout (frère de Jacques Godbout, qui lui a définitivement mal vieilli) et une actrice qu'il n'arrive pas à dénicher, issue de la bourgeoisie canadienne-française.

Aperçue à la sortie d'une fête, charmé par sa vivacité, Groulx retrouvera et donnera le rôle à cette jeune étudiante en études slavistiques de l'Université de Montréal : Barbara Ulrich, qui enrichira le personnage de son origine juive et de son accent anglophone. " Le tournage a duré 15 jours et a été filmé suivant la continuité narrative du film. À chaque matin, on lisait les journaux et, avec Gilles, l'on parlait de ce qui se passait dans l'actualité. On ressortait une idée, une phrase, puis on improvisait autour", raconte-t-elle.

C'est ainsi qu'à partir d'un canevas d'à peine deux pages, avec la spontanéité et l'authenticité des prises de paroles, le film deviendra, tout comme sa protagoniste, le reflet d'une époque.

L'action comme prolongement de soi

À partir de 1966, Barbara Ulrich effectuera avec Gilles Groulx un retour à la terre dans les environs de Saint-Charles-sur-Richelieu où elle pratiquera, bien avant l'Union paysanne, une agriculture biologique, respectueuse de l'environnement. Après avoir élevé des chèvres, elle étudiera le design de vêtements et fondera un atelier de couture dans son village. Toute sa vie, à travers de nombreuses expériences, elle mettra en application ses convictions et ses valeurs.

Continuant selon la même logique, elle se bat aujourd'hui pour le cinéma indépendant au Québec. Depuis 1999, elle dirige le Conseil québécois des arts médiatiques (CQAM) qui encourage les activités et les créations des artistes et organismes indépendants du cinéma, de la vidéo et des nouveaux médias québécois: " Je défends plus que tout l'indépendance artistique et éditoriale des créateurs, ce qui implique que ceux-ci doivent avoir accès à des ressources humaines et financières adéquates pour créer librement", explique-t-elle.

Mais elle va plus loin, rappelant que ce qui est primordial pour le cinéma québécois, sa fonction première, c'est de représenter et de mettre en images l'imaginaire des gens d'ici, de devenir un outil de réflexion collective. "Le cinéma québécois se doit d'exprimer nos préoccupations, nos questionnements, nos craintes mais doit aussi nous refléter, nous représenter, nos spécificités, nos qualités comme nos défauts. Certains films réalisés ces dernières années, comme Un 32 août sur terre de Denis Villeneuve, pourraient se passer n'importe où. En ancrant profondément les problématiques, les personnages, les sujets dans un pays donné, on dresse un portrait juste et véridique d'une situation." Ajnoute-t-elle.

Comme l'oeuvre de Michel Tremblay, d'Hubert Aquin ou encore de Pierre Perrault l'ont démontré, c'est à travers un regard situé et précis qu'ils rejoignent l'universel. Mais encore faut-il connaître son territoire et son histoire: " On raconte moins d'histoires qui nous appartiennent parce que les gens sont moins conscient de l'histoire du Québec, le système d'éducation ne nous rappelle plus nos repères", déplore-t-elle. "La grande époque du cinéma québécois, les années 60-70, c'est quand celui-ci parlait de nous". rappelle-t-elle sans nostalgie, mais pour montrer un exemple à suivre.

Opposer nos cinémas nationaux à l'hégémonie américaine

Barbara Ulrich rappelle l'extrême importance des cinémas nationaux en cette période fragile où l'expansion de l'Empire américain tente d'anéantir toutes différences: "Dans l'histoire, chaque fois que la droite prend le pouvoir dans un pays, son cinéma national tend à disparaître. C'est une des premières choses qu'on attaque pour mieux contrôler la vision qu'ont les gens de la société qui les entoure. Faire mourir un cinéma c'est faire mourir la voix du peuple."

Pour elle, le cinéma est nécessaire à la vie et à tous les peuples du monde: " Il faut le prendre comme un outil social à utiliser pour se poser des questions, pour ouvrir les gens à d'autres mondes, à d'autres visions et à d'autres possibilités. Il faut que les images nous poussent à ouvrir notre imaginaire, notre esprit de réflexion. Le cinéma est le miroir de la société; plus celle-ci est libre et bouillonnante, plus son cinéma sera original, dynamique et innovateur."

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