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Ce qu'on nous cache sur l'irlande du Nord
N° 215 - décembre 2002
Pour en finir avec 30 ans d'absence de la gauche
À quand un Lula québécois ?
Pierre Dubuc
On se souviendra que le 1er janvier 1994, jour de l'entrée en vigueur de l'ALENA, les zapatistes et le sous-commandant Marcos avaient troublé les festivités de la classe dirigeante nord-américaine en déclenchant une insurrection. Exactement neuf années plus tard, le syndicaliste Lula et le Parti des travailleurs prennent les rênes du pouvoir au Brésil avec un programme anti-Zlea. Si l'action des indiens zapatistes a servi de ferment - comme cela arrive souvent dans le cas des petites nations - l'entrée en scène de la classe ouvrière d'un pays de 170 millions d'habitants aux immenses ressources risque de bouleverser l'ensemble de l'échiquier politique des Amériques.

La gauche québécoise suit avec intérêt les événements au Brésil, mais ne semble pas en tirer de leçons pour sa propre pratique. Des individus et des groupes, qui saluent avec enthousiasme la stratégie de Lula, y inclus son alliance avec des secteurs de la bourgeoisie nationaliste brésilienne, rejettent du revers de la main notre proposition d'alliance circonstancielle, lors du prochain rendez-vous électoral, pour bloquer l'ADQ. Rappelons que nous proposons une entente entre, d'une part, le mouvement syndical et la gauche et, d'autre part, le Parti québécois, dont les termes seraient les suivants : en échange d'un appui au PQ, celui-ci concéderait à des candidatures syndicales ou de gauche un certain nombre de comtés " prenables ".

Bien que cette proposition suscite beaucoup d'intérêt dans les milieux syndicaux, une partie de la gauche sociale la rejette d'emblée. Au-delà de divergences tactiques, cela reflète l'immense retard de la gauche québécoise qui, depuis exactement trente ans, s'est mise en marge de la vie politique et se contente d'un rôle de groupe de pression trade-unioniste ou féministe.

1972, une année charnière

Nous disons trente ans, car tout s'est joué lors du débat historique de 1972 entre les deux idéologues du FLQ, Pierre Vallières et Charles Gagnon. Il est difficile dans un article de synthétiser ce débat et la période qui lui sert de toile de fond, et nous nous excusons des inévitables raccourcis. Une analyse beaucoup plus développée paraîtra dans la revue L'Apostrophe au début de 2003.

Dans l'Urgence de choisir, publié en 1972, Pierre Vallières tire les leçons de la Crise d'Octobre et de l'expérience felquiste. Son analyse est lucide et juste. Prenant la mesure du rapport de force entre le pouvoir et les forces dites révolutionnaires, de l'assassinat des leaders des Black Panthers, de Martin Luther King et de Che Guevara, il prône l'abandon de la théorie du " foyer " révolutionnaire, une voie sans issue, devenue facilement manipulable par les forces policières.

Vallières réalise que la lutte de masse au Québec emprunte la voie électorale et il prône l'entrée de la gauche dans un Parti québécois en plein développement où est en train de se cristalliser l'alliance entre les souverainistes, le mouvement syndical et les membres des comités de citoyen, au grand désespoir des forces fédéralistes. Vallières écrit que " le mouvement indépendantiste québécois a un contenu objectivement progressiste et révolutionnaire " et que " le PQ constitue la principale force politique stratégique de ce mouvement indépendantiste ".

Cependant, l'appel de Vallières ne sera pas entendu. La gauche radicale boudera le mouvement de libération nationale. Elle prendra une voie sans issue, se marginalisera avant de se faire finalement hara-kiri. Trois causes expliquent ce rendez-vous raté.

" L'autre choix " de Pierre Vallières

La responsabilité première retombe sur les épaules de Pierre Vallières qui s'est défilé sans chercher à mettre en pratique ce qu'il prônait. Plus tard, dans Les Héritiers de Papineau, il raconte qu'une semaine après la parution de L'urgence de choisir, il écrivait à René Lévesque pour le rassurer en précisant qu'il " n'adhérait pas au PQ en tant que porte-parole d'une faction radicale mais simplement en tant que citoyen parmi d'autres ".

Il explique dans Les Héritiers de Papineau qu'il avait, dans les faits, abandonner la lutte de libération nationale pour la contre-culture (l'alcool, les femmes, la drogue, la musique). Il alla s'installer à Mont-Laurier pour travailler dans une coopérative, complètement coupé de la vie politique. Brisé par 52 mois de prison, Vallières avait capitulé.

Au lieu de suivre l'invitation de Vallières et d'adhérer au PQ, la gauche radicale se rallie plutôt autour de Charles Gagnon qui réplique à Vallières avec la publication de Pour le Parti prolétarien. Progressivement, la gauche radicale nationaliste se transforme en gauche " marxiste-léniniste " et s'inscrit dans le mouvement maoïste mondial. Dans le cadre de sa polémique avec le Mouvement révolutionnaire des étudiants québécois (MREQ), dirigé par des étudiants de McGill, - qui deviendra par la suite la Ligue communiste, puis le Parti communiste ouvrier - le groupe En Lutte mis sur pied par Charles Gagnon adhére à la " théorie des trois mondes " de Mao.

La question nationale devient une " contradiction secondaire "

Selon cette théorie, le Tiers-monde devait s'unir au Deuxième monde (dont faisait partie le Canada) pour s'opposer au Premier monde formé des deux super-puissances. Comme la théorie postule que l'URSS est la " super-puissance " la plus dangereuse (sic!), l'alliance va éventuellement inclure les États-Unis ! Le célèbre voyage de Nixon en Chine allait dévoiler que la " théorie des trois mondes " avait été taillée sur mesure pour répondre aux besoins de la politique étrangère de la Chine… et des États-Unis.

Au Canada, l'adhésion à la " théorie des trois mondes " va reléguer la contradiction avec l'impérialisme américain et la question nationale québécoise au rang de " contradictions secondaires ". La gauche radicale venait d'opérer un virage à 180 degrés dont on allait prendre la mesure lors du référendum de 1980. Elle appelle alors à l'annulation, ce qui n'était rien d'autre que la forme honteuse du Non. Puis, quelques mois plus tard, elle se désintègre sans jamais avoir produit de bilan politique.

Au cours des années 1980, le mouvement " marxiste-léniniste " sera remplacé par le mouvement féministe. L'habileté politique de ses dirigeantes réussira à en faire un groupe de pression fort efficace, mais elles rateront la chance historique de le transformer en parti politique au lendemain de la Marche mondiale des femmes.

La dimension méconnue de " L'affaire Morin "

Retournons à l'année 1972 pour aborder la troisième cause de la marginalisation de la gauche : le rôle des services secrets canadiens. Dans son témoignage devant la Commission Keable, l'inspecteur Cobb a expliqué les raisons qui l'avait amené, lors de la parution de l'Urgence de choisir, à émettre un faux communiqué du FLQ dénonçant Vallières dans le plus pur style maoïste. Selon le Rapport de la Commission, " l'inspecteur Cobb espérait que son message aurait pour effet d'inciter les membres du FLQ à se joindre au groupe de Charles Gagnon plutôt qu'au PQ; son expérience de policier le conduisait à estimer que le groupe de Charles Gagnon serait plus facile à surveiller. "

Mais l'intervention policière dans les organisations d'extrême-gauche n'est qu'un aspect de la question. 1972, c'est aussi l'année de l'adhésion de Claude Morin au Parti québécois. On sait que Morin informait la GRC sur les activités du PQ, mais une analyse plus poussée des révélations de " l'affaire Morin " permet de penser que la GRC informait également Morin sur les éléments de gauche au sein du PQ afin qu'ils puissent être isolés par la direction péquiste. C'est le sens qu'il faut donner à la campagne contre la " go-gauche " menée par Morin au sein du PQ.

Vallières avait raison. Ce que les forces fédéralistes craignaient le plus était la jonction au sein du Parti québécois des différentes composantes de la lutte de libération nationale. Leur stratégie a été d'aiguiller la gauche vers une voie d'évitement, le mouvement " m-l ", " plus facile à surveiller " comme le disait l'inspecteur Cobb et, ajouterions-nous, à manipuler. L'absence de la gauche radicale au sein du PQ affaiblissait la gauche traditionnelle (les Burns, Harel, Lazure, Dean, etc.) et laissait les coudées franches à Claude Morin. S'étant elle-même mise sur la touche, il ne restait d'autre rôle à la gauche radicale que de jouer au gérant d'estrade et de traiter le Parti québécois de parti bourgeois.

Sortir de la marginalité

Ce trop bref résumé d'une analyse plus approfondie à paraître dans la revue L'Apostrophe n'a pas pour objectif d'inviter la gauche à rallier aujourd'hui le PQ. Ce parti n'est plus ce qu'il était en 1972 et le contexte est aujourd'hui fort différent. Il doit être lu comme une invitation faite à la gauche à revoir sa pratique des dernières trente années et à sortir de la marginalité politique dans laquelle elle se complaît trop souvent. Un peu plus de réalisme, un peu plus de sens politique et la gauche québécoise se donnera les conditions pour qu'émerge en son sein un ou une Lula.

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