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N° 217 - mars 2003

La vraie nature de l’intellectuel québécois
Michel Lapierre
Qu’est-ce qu’un intellectuel ? L’un de ces gens qui se mêlent « de ce qui ne les regarde pas » pour reprendre le mot de Sartre. La meilleure définition de l’intellectuel sera toujours indirecte et liée à la géographie. Très claire en France, à cause du souvenir de Zola (J’accuse) et surtout de Voltaire (l’affaire Calas), la notion d’intellectuel ne l’est pas du tout aux États-Unis. Quel Américain se soucie de savoir si Chomsky est un intellectuel ?

Existe-t-il une définition québécoise de l’intellectuel ? C’est la question qui me vient spontanément à l’esprit en parcourant la nouvelle édition revue et augmentée de l’excellent Dictionnaire des intellectuels français, publié sous la direction de Jacques Julliard et Michel Winock. Un intellectuel, m’apprend l’introduction de l’ouvrage, serait quelqu’un « qui applique à l’ordre politique une notoriété acquise ailleurs ». Quelle définition prosaïque ! Je préfère nettement les autres définitions qui figurent un peu plus loin dans la même introduction. Les intellectuels seraient, m’assure-t-on, « les organisateurs du tribunal de l’opinion », ou encore « les défenseurs de l’universalisme contre l’empire des passions partisanes », bref les dénonciateurs de l’ordre établi.

L’intellectuel tient du protestant

Ces définitions ne s’appliquent ni à Lionel Groulx, ni à Olivar Asselin, ni à Jean-Charles Harvey, ni même à Arthur Buies. Notre catholicisme ne tolérait pas l’intellectuel parce que celui-ci tenait du protestant. Pour organiser un tribunal de l’opinion, encore fallait-il qu’il y eût, au sein du peuple, une opinion franche et éclairée. Le tribunal, Buies, Groulx, Asselin, Harvey et combien d’autres, se l’appropriaient, faute de mieux. Lorsqu’on s’adresse surtout à soi, comment peut-on se réclamer de l’universalisme ? L’intellectuel ne saurait être égocentrique et solitaire.

Par définition, il doit être austère, désintéressé et s’adresser à un public qui le comprenne du premier coup. Il doit préférer l’art de convaincre au sens de la nuance et aux secrets de l’ironie. Prenez Chomsky. Même s’il sait se montrer caustique à l’occasion, le grand intellectuel américain reste un logicien éloigné de la critique d’humeur. Comparés à lui, d’autres brillants détracteurs de la Maison-Blanche, libéraux de l’ancienne école, comme Gore Vidal et Lewis Lapham, font presque figure de dilettantes. Quant au cinéaste anticonformiste Michael Moore, extraverti et bon enfant, il fait, par contraste, ressortir mieux que personne le cartésianisme d’un nerd aussi exceptionnel que Chomsky. Vidal, Lapham et Moore s’attaquent chez l’adversaire aux traits de caractère ; Chomsky, quant à lui, s’en prend aux idées les plus abstraites et la condamnation qu’il prononce est d’autant plus terrible.

Au Québec, Pierre Vallières m’apparaît comme l’archétype de l’intellectuel. On ne saurait guère qualifier d’intellectuel, au sens sartrien du terme, un poète comme Miron, aussi engagé fût-il. Même un penseur comme Ferron ne pourrait aisément s’assimiler à un intellectuel. Les penseurs ne sont pas forcément des intellectuels, surtout s’ils sont aussi de grands écrivains. Dans Nègres blancs d’Amérique, autobiographie écrite entre octobre 1966 et février 1967, publiée en 1968, Vallières a beau être le premier à souligner l’importance historique de Ferron et de Miron, on sent qu’il se réserve la meilleure part. Les portraits qu’il brosse de ces deux symboles de la révolution restent inégalés par leur fraîcheur et leur vérité, mais l’intellectuel révolutionnaire, ce ne peut être que Vallières lui-même.

Dans les mots de tous les jours, Vallières définit le peuple québécois à travers sa propre personne et se présente à l’univers comme le nègre blanc d’Amérique. Son autobiographie constitue la définition la plus concrète de l’intellectuel québécois, car il ose, dans sa simplicité et sa ferveur, se définir en s’opposant à Georges Bernanos, à Emmanuel Mounier, à Albert Béguin, à Jean-Marie Domenach et même à Teilhard de Chardin. Tous ces noms célèbres de catholiques réputés progressistes, on les trouvait, à la fin des années cinquante, sur les lèvres des Canadiens français cultivés qui affectaient une allure un peu bourgeoise. On retrouve les mêmes noms aujourd’hui dans le Dictionnaire des intellectuels français, dont de nombreux articles, bien documentés et rédigés dans un style vivant, ont d’étranges résonances québécoises.

Dans Nègres blancs d’Amérique, Vallières reproche à ses compatriotes qui se gargarisent de la pensée catholique contemporaine de ne songer qu’à une révolution spirituelle au lieu d’admettre la nécessité d’une « révolution globale » dans les rapports sociaux et les rapports de production. Par cette critique, l’intellectuel québécois assume un rôle irremplaçable et devient autosuffisant. Il n’a pas besoin du secours que pourraient lui apporter, avec condescendance, certains intellectuels français. De toute façon, les intellectuels français, dans l’ensemble, se fichent éperdument du Québec. On aura beau alléguer l’intérêt ponctuel que Béguin, Domenach, Berque, Memmi et Finkielkraut ont manifesté à l’égard du Québec, les Français qui se sont intéressés à nous avec persistance ne sont pas des intellectuels au sens sartrien du terme. Il suffit de penser à de Gaulle…

Dans Le Lobby du Québec à Paris, Paul-André Comeau et Jean-Pierre Fournier nous éclairent beaucoup sur ces Français de la droite modérée et éclairée qui, dans l’ombre du Général, avaient pour nous un intérêt envahissant : Bernard Dorin, Philippe Rossillon, Xavier Deniau, Martial de la Fournière, Jean-Daniel Jurgensen, Pierre-Louis Mallen et Gilbert Pérol. Dorin apparaît comme le chef de file du lobby pro-québécois qui, avant et après le fameux « Vive le Québec libre ! » de 1967, exerçait une influence marquée auprès du Quai d’Orsay.

À bas les vieilles lunes !

Ce diplomate a beau faire partie de la droite intelligente, il ne saisit pas tout. De Gaulle lui dit à notre sujet : « Nous sommes allés avec eux aux Croisades. » Dorin comprend du premier coup que le Québec se rattache à l’histoire de France et en éprouve une secrète volupté. En faisant allusion à la Conquête britannique de 1760, le Général déclare : « Eh bien ! nous, nous avons bien été vaincus, et comment, en 1940. » Dorin s’étonne et pense que de Gaulle n’a pas « une conscience très claire de toutes les difficultés ». Le Général dit encore : « Le Québec a définitivement rejeté les vieilles lunes. » Alors là, Dorin ne comprend plus. « Je ne sais pas, avoue-t-il, ce que ça veut dire exactement en français. »

Pierre Vallières, lui, le savait en québécois. Dans la phrase gaullienne, il n’aurait buté que sur l’adverbe définitivement. Parce qu’il était un intellectuel, parce qu’il était celui qui correspond le mieux à la définition de l’intellectuel québécois : un homme qui tient à extirper la domination, mais aussi un être à jamais brisé par la prison qui se promène tranquillement sous les balles en Bosnie-Herzégovine. Chez Vallières, le felquiste a toujours été indissociablement lié au franciscain.

En rompant avec Cité libre, en mars 1964, Vallières rompait avec les vieilles lunes de ceux que Ferron décrira comme ces « Messieurs de l’Action catholique » qui, dépassés par l’évolution de notre société, « se sont recyclés dans la politique fédéraliste par ressentiment ». Grâce à Pierre Vallières, l’intellectuel québécois, devenu aventureux et intransigeant, ne pourra désormais, au nom de la véritable libération, montrer d’un doigt accusateur, à New York, rien de moins que la statue de la Liberté.

Dictionnaire des intellectuels français, sous la direction de Jacques Julliard et Michel Winock, Seuil, 2002.

Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique, Typo, 1994.

Paul-André Comeau et Jean-Pierre Fournier, Le Lobby du Québec à Paris, Québec Amérique, 2002.

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