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La relève de la garde
N° 207 - mars 2002

Lucien est parti arroser la grande patinoire
Jean-Claude Germain
Lucien Rivard vient de mourir à l'âge de 86 ans. Et on peut présumer que l'octogénaire avait pris sa retraite et qu'il filait un bonheur tranquille après une vie mouvementée conformément à l'image d'Épinal que nous proposent toutes les séries historiques consacrées ces temps-ci aux caïds de la mafia.

L'histoire avait oublié Lucien Rivard, mais il n'était pas de nature à s'en offusquer. À son retour des États-Unis où il avait dû purger une très longue peine d'emprisonnement pour contrebande d'héroïne, les journalistes s'étaient précipités à Dorval pour l'accueillir. À l'un d'eux qui l'interrogeait sur ses projets d'avenir, Rivard avait alors répondu avec un sourire en coin 0 Dans mon métier, vous savez, on ne donne pas de conférence de presse.

Lucien Rivard a été un caïd de la drogue, sans doute le premier du cru, et le Québec lui doit d'avoir positionné le modèle québécois sur le grand échiquier du crime organisé nord-américain.

Une culture ne se limite pas à sa littérature, à sa musique et aux arts d'interprétation, elle se définit tout autant par sa façon particulière et originale de pratiquer l'assassinat, le meurtre, le vol, la fraude, la corruption, le jeu, la prostitution et toute la panoplie des paradis artificiels. Lucien Rivard a été celui qui, dans l'univers du crime, a donné son visage international à la criminalité québécoise.

L'ami de Montréal de la French Connection

Dès 1952, il était déjà l'ami de Montréal pour les trafiquants d'héroïne marseillais, la French Connection. Fidèle à la tradition qui remontait aux coureurs des bois, Rivard servait de truchement entre la mafia corse francophone et la mafia italo-américaine anglophone, l'une et l'autre lui témoignant une confiance qu'elles ne s'accordaient pas mutuellement, en échange d'une commission substantielle au Québécois bilingue.

En 1959, Rivard est à Cuba où il est devenu un personnage important de la faune criminelle de l'île. Propriétaire de boîtes de nuit, trafiquant d'armes et de drogue, il doit verser un tribut hebdomadaire de 20 000 $ au régime Batista pour assurer le roulement de ses divers rackets.

Lorsque Castro prend le pouvoir, le Québécois est à deux doigts d'être multimillionnaire. Les révolutionnaires le mettent au cachot avec l'intention de le fusiller, mais il en sort indemne à la suite d’une intervention surprenante du ministère des Affaires extérieures du Canada.

Cinq jours plus tard, il est à Montréal pour rétablir la French Connection et reprendre à son compte la direction de l'importation d'héroïne, laissée vacante par l'arrestation de Peppe Cotroni. Rivard préfère passer inaperçu. Ce qui ne l'empêche pas d'être baveux. Lorsqu'il repère une filature des agents fédéraux, il s'arrête alors sur-le-champ et marche droit sur eux pour leur demander ce qu'ils cherchent avec son sourire narquois.

Une évasion qui est entrée dans la légende

C'est en 1965 que Lucien Rivard sort de l'incognito pour entrer dans la légende. Le 2 mars, le caïd et un de ses acolytes, André Durocher, qui sont incarcérés à Bordeaux, obtiennent une permission étonnante de leurs gardiens. Celle d'arroser la patinoire de la prison par une journée de printemps. Une fois dans la cour, les deux complices ne s'y attardent pas. Ils franchissent aussitôt le mur de la prison avec l'aide des boyaux d'arrosage.

L'évadé fait consensus dans tous les milieux. La sympathie des rieurs lui est acquise. Peut-on accorder la permission d'arroser une patinoire quand le thermomètre indique 10 degrés au-dessus du point de congélation sans avoir été invité ou fortement encouragé à le faire ? Il faudrait être payé à son tour pour en douter.

Le changement de domicile inopiné de Lucien Rivard ne peut tomber à un moment plus inopportun. La Commission d'enquête Dorion a mis fin à ses audiences et son objet était précisément l'affaire Rivard. Lorsque la nouvelle de l'évasion éclate, la réaction du magistrat pince-sans-rire qui préside la Commission est goguenard. Lucien Rivard s'est tanné d'attendre qu'on lui accorde un cautionnement, a conclu le juge Dorion.

Une affaire exemplaire de trafic d'influence et de pots-de-vin

Avant de devenir un roman d'évasion, l'affaire Rivard était déjà un imbroglio de trafic d'influence et de pots-de-vin. L'histoire avait débuté en octobre 1963. Un courrier montréalais tente d'introduire 70 livres d'héroïne en contrebande aux États-Unis. Il est arrêté au Texas. Interrogé par les douaniers, Michel-Joseph Caron se met à table. Il livre le nom de son boss, Lucien Rivard.

Début 1964, la GRC arrête Rivard à la suite d'une demande d'extradition du gouvernement américain qui retient les services de Pierre Lamontagne, un jeune procureur du ministère de la Justice. Ce dernier s’oppose vigoureusement à tout cautionnement au nom de son client, le procureur des États-Unis, Robert Kennedy.

Lucien Rivard n'est pas né de la dernière pluie. Sa jeune épouse de 32 ans est débrouillarde et l'homme d'affaires a des connections. Dans les deux jours qui suivent la mise à l'ombre de Lucien, Marie Rivard réunit 60 000 $ pour cautionner sa remise en liberté. C'est Eddy Lechasseur, sous le coup d'une accusation de parjure, qui aide la jeune femme à passer le chapeau auprès des amis et associés du caïd.

Après la quête, les visites. On quitte la filière du crime organisé pour celle de la politique. Marie entre en contact avec Robert Gignac, un contracteur montréalais accusé de meurtre. Gignac lui présente son associé, Guy Masson, un ardent partisan du Parti libéral. De sa propre initiative, l'épouse de Rivard a déjà demandé à Raymond Rouleau, un assureur montréalais, de glisser un bon mot pour Lucien à son frère Guy Rouleau, député libéral fédéral.

Dis-moi quels sont les amis de tes amis et je te dirai qui tu es !

Le moment de la grande visite est venu. Au ministère de la Citoyenneté, Masson n'a aucune difficulté à persuader Raymond Denis d'intervenir en faveur de Lucien Rivard. Denis est l'un des adjoints du ministre René Tremblay.

Quelques jours plus tard, Pierre Lamontagne a la surprise d'entendre la voix de son vieux copain de la faculté de droit, Raymond Denis, qui l'invite à Ottawa. Le procureur accepte. Il est loin de se douter que son ami Raymond s'apprête à lui offrir une somme de 20 000 $ pour qu'il ne s’oppose plus à la remise en liberté de Rivard. Le refus de Lamontagne est aussi catégorique que la proposition de Denis était ferme. Les deux amis font comme si rien ne s'était passé.

Du moins, c'est ce qu'avait cru le procureur Lamontagne jusqu'à ce qu'il devienne l'objet d'un harcèlement intensif. Le téléphone ne dérougit pas. D'abord, c'est l'avocat de Lucien Rivard qui l'appelle par deux fois. Raymond Daoust est sous l'impression que l'affaire a été conclue avec Raymond Denis. L'associé de Guy Masson, Robert Gignac, est moins évasif. Il somme Lamontagne de respecter ses engagements. T'as été payé pour. Tu livres ! C'est pourtant simple !

La pègre passe le relais aux politiciens. Guy Lord, un des adjoints du ministre Guy Favreau, fait part au jeune procureur du déplaisir de son ministre. André Letendre, un autre adjoint du même ministre, revient à la charge. Le ministre Favreau n'est pas très heureux de ta performance.

Après les marmitons, les officiers de la bouche. Le député Guy Rouleau rejoint Lamontagne à son tour et l'invite fortement à faire quelque chose pour Lucien. Le jeune avocat incorruptible, qui ne sait plus où donner de la toge, se tourne vers la GRC. Après une enquête discrète et un examen sommaire des preuves, son directeur, George McLellan, ferme le dossier, faute de matière suffisante pour poursuivre Raymond Denis. Le procureur Lamontagne en est quitte pour avoir perdu sa réputation auprès du ministère de la Justice et auprès de la pègre. Pour les deux instances, c'est un mauvais coucheur.

Tout ça, c'est la faute à Guy !

Pendant tout ce temps, le dindon de la farce, c'est le ministre Guy Favreau qui ignore tout ce qui se trame et tout ce qui s'agite dans les coulisses de son parti et de son ministère. Favreau n'est pas un politicien de métier. Il manque de souffle, de poigne, de pif et d'expérience. Lorsqu'il découvre le pot aux roses, il enterre toute l'affaire, en oubliant de garantir ses arrières. S'il en a informé son chef, sur le tard et à la sauvette, c'est entre deux portes alors que Lester B. Pearson était fort probablement entre deux vins.

Le dindon s'est métamorphosé en pigeon d'argile. Le grand inquisiteur du Parti conservateur, Erik Nielsen, n'a plus qu'à faire éclater le scandale en Chambre pour que le ministère de la Justice se retrouve le cul entre deux chaises et son gouvernement les culottes à terre.

À la mi-juillet, cinq mois après son évasion, l'ineffable Lucien est repris par la police. Le pauvre Guy, pour sa part, n'est plus ministre de la Justice depuis la fin juin. La morale de cette histoire n'est pas que le poisson commence à sentir par la tête ou que le crime ne paie pas, mais qu'en politique il faut savoir patiner en tout temps, surtout quand il n'y a pas de glace sur la patinoire.

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