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La relève de la garde
N° 207 - mars 2002

Being at home with Edward and William
Michel Lapierre
« Le monde va bientôt voir, j'en suis persuadé, l'avènement d'un très grand homme et d'un mystique en la personne de Hitler », écrit dans son journal, en mars 1938, le premier ministre du Canada, le libéral William Lyon Mackenzie King, celui-là même que les Canadiens anglais considèrent comme l'un des hommes politiques les plus importants de leur histoire.

Normand Lester n'est pas le seul à citer cette phrase, malheureusement moins étonnante qu'elle en a l'air. La Société Radio-Canada, qui a pourtant congédié Lester à la suite de la publication par ce journaliste du Livre noir du Canada anglais, n'est pas demeurée en reste. Elle vient de publier, en collaboration avec les Éditions Fides, le tome II du livre Le Canada 0 une histoire populaire, complément de la fameuse série télévisée. Les auteurs de ce volume, Don Gillmor, Achille Michaud et Pierre Turgeon, ont jugé bon de citer la phrase de King. Quant aux respectables éditeurs, ils ont reproduit une photo méconnue où l'on voit, en juin 1937, le premier ministre du Canada accueilli très officiellement à Berlin par une foule enthousiaste qui lui fait le salut nazi devant de grandes croix gammées. C'était après la publication de Mein Kampf, la création des premiers camps de concentration, la promulgation des lois de Nuremberg, le bombardement de Guernica par l'aviation allemande et l'assassinat de Garcia Lorca par les franquistes…

Le cauchemar de René-Daniel Dubois

Oui, presque un an après l'assassinat de Lorca, ce crime dont le dramaturge René-Daniel Dubois tient indirectement les Canadiens français responsables parce qu'ils auraient refusé de combattre le fascisme. Le fascisme ? Mais qui donc, au Canada, voulait réellement le combattre ? Personne, ou presque. Certainement pas Mackenzie King, l'homme qui a l'honneur de figurer sur nos billets de cinquante dollars.

Dubois croit que c'est pour combattre le fascisme que la majorité des Canadiens anglais, en 1942, s'est prononcée en faveur de la conscription. Il voit, hélas, le monde comme le théâtre du rêve. Les Canadiens anglais voulaient défendre leur mère patrie, l'Angleterre, que Hitler attaquait. Un point, c'est tout. Comme ils étaient issus en majeure partie de vagues récentes d'immigration, leur attachement pour la Grande-Bretagne n'avait rien à voir avec le lien historique lointain qui pouvait relier, dans l'abstrait, les Canadiens français à la vieille France. Leur attachement avait une dimension très concrète, politique, militaire et économique. Ils se voyaient toujours comme les défenseurs de l'Empire britannique.

Comment Dubois pourrait-il accuser le socialiste James Shaver Woodsworth, le plus grand homme politique que le Canada anglais ait produit, d'avoir refusé de combattre le fascisme ? Woodsworth a été l'un des très rares Canadiens anglais à s'opposer à la participation du Canada à la Seconde Guerre mondiale au nom du pacifisme et de la résistance à l'impérialisme britannique.

Coup de foudre pour Mussolini

La noble idée d'une croisade des démocraties contre le fascisme tient de la propagande plutôt que de la conviction intime. Elle s'est créée de toutes pièces bien après la naissance du fascisme et du nazisme. Comme le souligne Lester, Churchill et de nombreux autres conservateurs britanniques témoignaient, dans les années vingt, d’une grande admiration pour Mussolini. L'idée d'une croisade des démocraties est tout simplement la réponse rhétorique à la menace directe que Hitler représentait, à partir de septembre 1939, pour l'hégémonie britannique.

Lester accumule les exemples pour nous montrer que l'aversion des Anglais pour le fascisme est tard venue. Consacré aux méfaits de l'impérialisme britannique et du Canadian nationalism, son livre tient du réquisitoire, mais il constitue un très bon ouvrage de vulgarisation, dont le succès est bien mérité. Loin de le contredire, l'excellent ouvrage de Gillmor, Michaud et Turgeon, qui n'a pourtant rien de polémique, le corrobore et le complète sur bien des points. On y signale, par exemple, que Lady Eaton, reine canadienne du commerce de détail, avait un faible pour l'Italie fasciste. «L'Italie est le plus grand et le plus heureux des pays, déclarait-elle. Mussolini a beaucoup fait pour sa nation…»

Gillmor, Michaud et Turgeon rappellent aussi que le bataillon Mackenzie-Papineau, qui a courageusement affronté l'armée franquiste dans la guerre d'Espagne, n'a jamais reçu d'appui du gouvernement canadien. Ottawa considérait ces quelque 1300 volontaires comme une troupe clandestine et indésirable, au point d'adopter des lois pour interdire aux Canadiens de participer aux guerres étrangères et pour contrôler l'exportation d'armes. Comment René-Daniel Dubois peut-il sérieusement nous reprocher de ne pas nous être enrôlés en grand nombre dans un bataillon recruté par un Parti communiste canadien insensible à notre sort ? Dès le 8 avril 1929, le Komintern lui-même reprochait en vain à ce parti de ne pas lutter contre l’exploitation sans précédent des Canadiens français au pays, en plus de lui demander, également sans succès, de promouvoir leur droit à l’autodétermination.

Un seul Juif, c'est déjà trop

Gillmor, Michaud et Turgeon s'accordent avec Lester pour souligner l'antisémitisme du premier ministre Mackenzie King et de Frederick Charles Blair, haut fonctionnaire responsable de l'immigration, qui, avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, ont empêché des milliers de Juifs d'échapper à la mort en refusant de les accueillir comme réfugiés. Le futur gouverneur général Vincent Massey, alors haut-commissaire du Canada à Londres, a, précise Lester, appliqué sans remords cette règle d'exclusion. Quand Mackenzie King considère que Hitler peut devenir « le libérateur de l'Europe » et même « un des sauveurs du monde », ses mots ont une résonance très concrète qui fait frémir. Et dire qu'on peut même aller plus haut que King. Le roi Édouard VIII, lui-même, admirait Hitler et entretenait une correspondance secrète avec lui !…

En nous reprochant d'avoir refusé de combattre le fascisme, René-Daniel Dubois se croit en bonne compagnie avec les Anglais. Se sent-il donc vraiment chez lui avec William Lyon Mackenzie King, premier ministre pendant près de vingt-deux ans ? Et avec Édouard VIII qui fut, en 1936, durant son règne éphémère, le roi du Canada ? Chose certaine, être, en tant que Québécois, at home with Edward and William, de même qu'avoir le sang de Garcia Lorca sur les mains, c'est du théâtre, du théâtre cauchemardesque, du grand théâtre gothique anglais.

Normand Lester, Le Livre noir du Canada anglais, Les Intouchables, 2001.

Don Gillmor, Achille Michaud et Pierre Turgeon, Le Canada 0 une histoire populaire, tome II, Fides, 2001.

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