L'aut'journal
Le samedi 19 octobre 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
La relève de la garde
N° 207 - mars 2002

Les Karanouh
François Parenteau
En janvier dernier, dans le cadre de mon film « Qui est nous ? », j'étais à Beyrouth pour choisir une famille d'immigrants libanais qui allait débarquer chez nous quelques jours plus tard et que j'ai suivis avec une caméra dès leur arrivée. C'est la famille Karanouh composée de Samer et de Sylva et de leurs deux garçons, Louay et Ouday.

Premier exotisme auquel il faut s'habituer, attention0 leur père s'appelle Samer. C'est Sylva leur mère. Je suis entré dans leur vie et eux dans la mienne par le seul fait de ce film. N'eût été de ce projet, ils n'auraient rencontré personnellement aucun Québécois « de souche ». Et moi, je n'aurais jamais été visiter cette petite famille dans Ville Saint-Laurent, le petit Liban de Montréal.

Ce n'est pas exagéré de dire que Ville Saint-Laurent est un ghetto, mais ce n'est pas exact non plus. Le mot ghetto sous-entend quelque chose d'un peu sordide et de fermé. Ce n'est pas ce que j'ai vu. Ou plutôt, peut-être, du seul fait d'y être allé avec eux, je ne l'ai pas vu comme ça. Bien sûr, il y a des journaux en arabe dans les dépanneurs, il y a des boucheries halal, l'épicerie Adonis et les bons restos libanais.

Bien sûr, il y a les files de femmes portant le voile qui vont chercher leurs enfants à la sortie de l'école. Et, bien sûr, les préoccupations de la majorité des gens de la place peuvent être très loin de celles de leurs nouveaux concitoyens du reste du Québec. Mais ça ne m'a pas fait le même effet que j'aurais cru.

Le flash que j'ai eu, c'est la Floride. Il y a en Floride des villes québécoises. Avec le Journal de Montréal, la caisse pop, la poutine, le P'tit Québec dans les 7-eleven, les vedettes qui vont faire leur tour. Il y a là des francophones qui parlent fort peu l'anglais et toujours avec un accent de bûcheron à faire pâlir d'envie Jean Chrétien. Et vous savez quoi? C'est normal. Vient un jour où ils en ont eu assez du Québec mais une fois rendus en Floride, ils tiennent quand même à en garder un bout.

Les snowbirds fuient l'extrême dureté du régime hivernal québécois. Ce sont des réfugiés climatiques. Les Libanais d'ici, comme bien d'autres, s'exilent de leur soleil parce qu'ils fuient des climats politiques, économiques et sociaux peu cléments, l'instabilité, la violence. Et, dans ce genre de climat, les printemps sont rares. La différence, c'est qu'ils ne viennent pas ici prendre leur retraite. Ils viennent faire leur vie. Ce n'est pas la même chose.

Dans le film, Sylva m'a confié qu'elle était un peu frustrée de ne pas pouvoir comprendre la langue québécoise. C'est qu'elle n'a personne avec qui pratiquer. Tout le monde lui parle en arabe à Ville Saint-Laurent. Il y aurait bien la télé, mais elle et Samer n'ont pas beaucoup l'occasion de regarder d'émissions québécoises. Et ce n'est pas question d'y être fermés. C'est qu'ils travaillent fort et que, de toute façon, avec deux petits gars dans la maison, la télé, c'est surtout pour les bonhommes...

On a beau faire des statistiques sur l'immigration et s'inquiéter des chiffres, il reste que la majorité des Québécois s'en occupent bien peu. On voudrait des lois magiques qui nous transformeraient tout ce beau monde en Québécois en l'espace de deux ou trois ans, mais ça ne suffira jamais. Je trouve impensable que, si je n'avais pas eu un film à faire, ils n'aient jamais rencontré personne ici pour leur servir un peu de guide dans la culture québécoise. Les Karanouh ne sont pas ici comme en Floride. Ça prend des liens humains avec la société d'accueil pour dissoudre un peu les mottons de ghettos qu'il y a à Montréal.

Quand les terroristes ont accompli leur sale besogne héroïque le 11 septembre, Sylva a eu peur des répercussions. J'étais content de la connaître alors et de pouvoir lui parler. Elle sait bien que je suis plus ou moins d'accord avec son affaire de voile, mais ce jour-là, si elle avait ressenti le besoin d'avoir un garde du corps pour faire ses courses, j'y serais allé. Et quand Ouday me dit que, quand il va être grand, il veut être pilote d'avion, je me dis qu'il va avoir de la misère et je trouve ça dommage... Pas par un vague principe humaniste, mais bien parce que c'est Ouday et que ça aurait été le pilote d'avion le plus drôle au monde. Ça change tout.

Texte lu à l'émission Samedi et rien d'autre, 1ère chaîne de Radio-Canada, le 23 février 2002.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.