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Le vol de l'été se poursuit
N° 192 - septembre 2000

Fujimori assermenté dans une ambiance surréaliste
André Maltais
Au Pérou, l’opposition porte des masques à gaz Le 28 juillet, Alberto Fujimori reprenait officiellement ses fonctions de président du Pérou pour un troisième mandat consécutif, ce qui est interdit par la constitution du pays.

Seule une poignée de chefs d’État assistaient à la nouvelle investiture du président dont l’élection était de surcroît fortement entachée de fraude. Parmi ceux-là figuraient les présidents des États voisins Gustavo Noboa (Équateur) et Hugo Banzer (Bolivie) que les États-Unis cherchent à impliquer (en même temps que le Pérou) dans leur lutte contre les guérillas colombiennes. Les États-Unis, quant à eux, avaient simplement délégué leur ambassadeur à Lima.

La cérémonie avait lieu devant un Congrès à l’ambiance surréaliste. Les membres de l’opposition portaient des masques à gaz, brandissaient des pancartes, huaient et lançaient des insultes au président et à ses partisans, puis quittaient finalement les lieux en bloc avant même que Fujimori ne prononce le premier mot de son discours d’investiture.

Une centaine d’agents provocateurs

Les dignitaires invités étaient arrivés le matin, les yeux encore rougis et larmoyants d’avoir traversé les gaz lacrymogènes lancés par 35 000 policiers contre les manifestants à l’extérieur. L’édifice du Congrès était, de plus, défendu par des clôtures électriques, des fils de fer barbelés, des sacs de sable et des canons à eau.

Dehors, des « casseurs » incendiaient un édifice de la Banque nationale (dans lequel périssaient six agents de sécurité) et plusieurs autres édifices, dont celui de la Commission électorale nationale.

Selon l’opposition, ces casseurs étaient en réalité une centaine d’agents des services secrets péruviens. L’un de ces infiltrés aurait même été saisi par les manifestants. Il aurait eu sur lui une carte du ministère de la Défense l’identifiant comme membre des forces aériennes.

Un vaccin contre la corruption

En fait, la population péruvienne manifeste quotidiennement et de manière très créative depuis le coup de force constitutionnel du président il y a plusieurs mois. Par exemple, des groupes de femmes, vêtues en infirmières et armées de seringues, vaccinent symboliquement les gens contre les maux de la dictature et de la corruption 0 le « fujimorisme myélite », le « choléra du pouvoir perpétuel », etc.

Tous les vendredis, à Lima, des manifestants lavent et savonnent des drapeaux péruviens dans la fontaine de la Plaza Major devant le palais présidentiel et les mettent à sécher sur des cordes à linge, nettoyées de leurs « taches de fraude ».

« On est prêts à travailler avec Fujimori », répètent plusieurs hauts-fonctionnaires de l’administration Clinton depuis le début de l’été. Mais cela est dit du bout des lèvres d’autant plus qu’en juin, le Congrès américain réduisait de 42 millions $ son aide au gouvernement d’Alberto Fujimori.

Le Congrès adoptait par la même occasion le principe de nouvelles coupures d’aide si le régime Fujimori ne montre pas de « progrès substantiels en matière de respect des droits humains ».

C’est qu’au Pentagone, on commence à en avoir assez des frasques trop évidemment anti-démocratiques du président Fujimori. Surtout que le candidat officiel de l’opposition, Alejandro Toledo, et son parti « Pérou possible » ont tout pour plaire aux États-Unis.

Fujimori a toujours la cote US

Économiste formé aux États-Unis, néolibéral convaincu, ex-consultant pour la Banque mondiale et l’OCDE, Toledo est de surcroît d’origine indienne et parle le quechua, principale langue aborigène du pays.

Mais les Américains tiennent encore Fujimori pour un allié fiable, surtout dans le contexte des grandes manœuvres qu’ils préparent contre la Colombie voisine. Washington admire encore le zèle du dictateur contre les guérillas du Sentier lumineux et du mouvement Tupac Amaru et contre les cultivateurs de coca (l’armée abattait à vue les avions de transport de coca).

Selon la CIA, au cours des cinq dernières années, la superficie du Pérou consacrée à la culture de la coca est passée de 285 000 à 96 000 âcres.

C’est pourquoi les menaces de lâchage envers Fujimori n’ont peut-être pour but que de raviver l’ardeur de ce dernier à collaborer au « Plan Colombie ».

Cette stratégie semble pour l’instant porter fruit, comme l’a montré l’empressement récent (23 août) du gouvernement péruvien à renforcer ses effectifs militaires et ses activités d’espionnage le long de la frontière colombienne suite à la « découverte » d’un traffic d’armes au profit de la guérilla colombienne des FARC, traffic qui transitait par le Pérou à partir de la Jordanie.

Fujichoc

Aussitôt assermenté, Fujimori nommait Carlos Bolona ministre de l’Économie. Celui-ci s’était fait connaître en 1991-92, durant le premier terme de l’actuel président, en tant qu’architecte d’un train de mesures d’ajustement structurel et de privatisations que les médias avaient baptisés « Fujichoc ».

Tout comme la promesse de resserrer les contrôles à la frontière colombienne, la nomination de Bolona vise à rassurer les États-Unis et les investisseurs étrangers, troublés par la récente rhétorique populiste du chef de l’État. En effet, depuis sa réélection, Fujimori avait suspendu plusieurs processus de privatisation, en plus de retirer bon nombre de privilèges fiscaux aux compagnies minières étrangères (New York Times, 30 juillet 2000).

Le 6 juillet, Fujimori avait même décrété un « état d’urgence environnemental » et déployé l’armée à Inapari (province de Tahumanu) pour saisir les coupes de bois d’une compagnie américaine, Newman Lumber, accusée de coupes illégales.

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