L'aut'journal
Le samedi 24 août 2019
édition web
L'aut'journal
archives
Retourner à L'Aut'Journal au
jour le jour

Recherche
accueil > l’aut’journal > archives > sommaire > article
Le vol de l'été se poursuit
N° 192 - septembre 2000

Plus il y a d’Américains, plus il y a de clôtures !
Pol Chantraine
Aux Îles de la Madeleine 0 « Hello ! What a nice spot you’ve got here... »

Ils sont souriants, ils ont la main tendue, la caméra vidéo en bandoulière et ils vous disent, en anglais comme il se doit, le plaisir que ça leur ferait de vous donner cent mille dollars pour votre propriété. De « vos » dollars, entendons-nous, qui ne valent que soixante-cinq mille des leurs... Pas intéressé à vendre ? Réfractaire à l’idéologie de la marchandisation universelle ? Qu’à cela ne tienne 0 ils vous laissent quand même leur carte de visite, des fois que vous changiez d’avis. Et les voilà partis vers leur Mercedes 4X4, aussi souriants qu’à l’arrivée, non sans avoir emporté le souvenir vidéo de leur (hopefully) future résidence secondaire ou tertiaire.

C'est une séquelle fâcheuse du développement du tourisme industriel dans l’archipel, qui fait du territoire et de ses habitants un « produit » et des visiteurs un « marché » 0 un nombre croissant de terrains et de maisons sont achetés par la « clientèle ». Québécoise d’autrefois, ontarienne ensuite et maintenant, plus souvent que parfois états-unienne.

On ne peut encore parler d’une dépossession, mais la situation est suffisamment préoccupante pour que la mairesse de Havre-Aubert et préfète du comté, Mme Berthe Vigneau, exprime parfois privément son inquiétude devant l’acquisition d’un grand nombre de terrains du bord de mer par des estivants.

Est responsable en premier chef de cette situation la crise du poisson de fond (morue) qui perdure depuis 1993 et a entraîné plus d’un millier de licenciements ainsi que l’exode de centaines de Madelinots, jetant autant de maisons sur le marché de l’immobilier.

Les pancartes « À vendre » annoncent la saison touristique

Au printemps, peu avant la saison touristique, on a vu des pancartes « À vendre » pousser sur bien des pelouses, en même temps que se multipliaient celles de « propriété » ou « chemin » privés. Les deux vont de pair ; à mesure que terrains et maisons tombent aux mains d’« étrangers », ils sont transformés par leurs conceptions urbaines ou banlieusardes de la propriété.

Il y a dix ans encore, la terre en général, champs, boisés, pâturages, bien qu’appartenant à des individus, était ouverte à tous. Les clôtures ne servaient qu’à garder le bétail. On s’étonne aujourd’hui que tel photographe ontarien, qui s’est pourtant promené sur tous les terrains depuis vingt ans pour prendre des milliers de photos, ait criblé de panneaux « propriété privée » son fief récemment acquis.

Outre la menace de déculturisation, certains s’inquiètent que de telles attitudes puissent nuire au développement agricole de l’archipel. L’on sait que les propriétaires absents, qui ne passent que leurs vacances d’été dans leur résidence secondaire, ont la narine particulièrement sensible à certaines odeurs campagnardes.

Concierges hier, concierges demain ?

Les véritables problèmes sont à plus long terme, si la tendance à vendre des Madelinots s’intensifie. Les prix ressemblant à des prix de vente de garage pour les « Américains » (comme on dit, en leur appropriant tout le continent !), même s’ils paraissent de plus en plus élevés aux insulaires, il est à craindre qu’un nombre croissant de ceux-ci redeviennent concierges ou locataires dans leur propre pays, comme jadis, du temps des seigneurs Coffin et des baux emphytéotiques. De plus, le ré-alignement des prix de l’immobilier sur ceux de la Nouvelle-Angleterre qui s’ensuivrait inévitablement garantirait que jamais les générations montantes madeleiniennes ne puissent avoir accès à la propriété.

Les touristes-acheteurs yankees n’arrêtent pas de répéter combien leur littoral est pourri par la spéculation et l’hyper-marchandisation, et combien les Îles de la Madeleine leur apparaissent vierges et pures en comparaison. Ils sont sans doute de bonne foi, sauf qu’ils exportent leurs tares avec eux.

Retour à la page précédente

Partager cet article Imprimer cet article


 


Réseau Média
© l'aut'journal 2002
 
l'aut'journal sur le web
L'aut'journal sur le Web a
été réalisé par Logiweb.