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Le vol de l'été se poursuit
N° 192 - septembre 2000

La dictature des marchés
Jacques Larue-Langlois
AMI et néolibéralisme Les gouvernements – que les citoyens élisent d’ailleurs de moins en moins puisque les élections, c’est comme le reste, ça s’achète – ne gouvernent plus. Ils s’en remettent aux lois du marché et des marchands, pour qui le seul objectif est le profit. Voilà où nous a mené l’avènement du néolibéralisme, auquel la Chaire socio-économique de l’UQÀM consacrait récemment un admirable fascicule, intitulé Le néolibéralisme, dans lequel le professeur Louis Gill fait le tour du sujet.

Dans le contexte du néolibéralisme, « le principe de la liberté des échanges a été poussé à un tel point que les États en sont arrivés à confier aux marchés et aux institutions internationales qui en assurent la domination intégrale, des pouvoirs supranationaux, qui échappent à la souveraineté des États et au contrôle de la démocratie parlementaire sur des questions aussi importantes que le droit au travail, la santé publique, la protection de l’environnement, désormais décidés par les impératifs du profit et de la compétitivité internationale. Le néolibéralisme est la dictature des marchés ».

La Société du Mont-Pèlerin

C’est en Suisse – là où se réfugient tous les riches du monde qui refusent de payer leurs impôts et de contribuer au bien-être de leurs pays d’origine – que Friedrich von Hayek, Milton Friedman et quelques autres économistes patentés fondent, dès 1947, la Société du Mont-Pèlerin. Objectif 0 combattre les mesures sociales de l’État providence, lesquelles – en tentant une saine redistribution des richesses – freinent, selon eux, les possibilités de développement et donc les profits de la libre entreprise.

À cette fin, ils mettent de l’avant « la perspective d’un capitalisme libéré de tout entrave. Ils dénoncent “ l’égalitarisme ” promu par l’État providence comme une atteinte à la liberté et présentent l’inégalité comme une valeur indispensable et une condition de l’efficacité économique ». Mais ce n’est que trente ans plus tard – fin des années soixante-dix – que s’effectue le virage néolibéral dans un certain nombre de pays déterminants, principalement la Grande-Bretagne et les États-Unis, pour se propager ensuite au reste du monde.

Le laboratoire chilien

Déjà cependant, des pas significatifs avaient été franchis dans cette voie au cours des années précédentes, précise Louis Gill. « Ce fut d’abord le laboratoire chilien sous la dictature du général Augusto Pinochet, au lendemain du coup d’État militaire qui a renversé dans le sang le régime d’Unité populaire, démocratiquement élu en 1970 et dirigé par le président Salvador Allende. Les mesures monétaristes inspirées de l’Américain Milton Friedman y furent déployées en conjonction avec une dénationalisation des entreprises nationalisées sous le régime Allende, la privatisation des services publics, des mesures de déréglementation, une intense répression antisyndicale et une redistribution de la richesse en faveur des riches. »

Faut-il, se demande l’auteur, s’étonner du soutien à une telle dictature par la Grande-Bretagne via son premier ministre Margaret Thatcher ? Pas un instant, si on considère que, selon les promoteurs néolibéraux, « la démocratie n’est pas une valeur promue par le néolibéralisme. Elle peut au contraire à (leurs) yeux, constituer un frein au déploiement de la liberté essentielle des agents économiques et de leurs intérêts privés, et c’est cette liberté, selon (eux) qui doit primer sur la démocratie. »

Et voilà exactement l’état d’esprit qui mène à une réduction des impôts des riches en vue de favoriser l’investissement, phénomène qui entraîne une diminution des revenus perçus par l’État, le forçant à la réduction des dépenses publiques. « D’où la détermination encore plus forte des gouvernements néolibéraux à réduire la “ taille de l’État ”, en sabrant principalement dans les programmes sociaux, une tendance lourde à laquelle Lucien Bouchard a engagé son gouvernement dès 1996, en vue de l’élimination complète du déficit. »

Une constitution néolibérale mondiale

Une telle logique découle naturellement d’aberrations sociales telles que, par exemple, l’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). « Dans l’esprit de ses concepteurs, soutient le document de Louis Gill, cet accord devait avoir le statut d’un traité, dont les dispositions prévaudraient sur les lois internes des pays signataires. » Ce projet, comme l’indépendance, acquise depuis le premier janvier 1999, de la Banque centrale européenne, fondée dans le même esprit, ne constitue en fait qu’un des « rouages de cette nouvelle “ constitution ” néolibérale mondiale du XXIe siècle en voie d’achèvement, une constitution adaptée aux besoins de la “ globalisation ”, c’est-à-dire de la mondialisation du capital... »

« Belle constitution, rappelle l’auteur, que celle qu’on tente d’élaborer en secret sans la participation des peuples. » Cela n’est pas sans rappeler, précise-t-il encore avec pertinence, la « Constitution » canadienne de 1867, l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, bill privé adopté par le Parlement de Londres sans aucune consultation de la population. L’un des pères de cette confédération, John Macdonald, estimait alors qu’il serait absurde de soumettre à la population le projet de constitution. « Une fois adoptée sans possibilité de recours, disait-il, la population apprendra à l’accepter. »

À ce compte-là, on croirait que les populations n’existent qu’aux seules fins d’enrichir davantage les nantis, de se faire fourrer et de fermer leurs grandes gueules. Sauf peut-être pour dire 0 « Merci. » Il ne faut pas s’étonner du fait que de moins en moins de citoyens s’intéressent aux élections et espérer qu’ils consacrent leur énergie à fourbir leurs armes en vue de la révolution.

Gill, Louis, Le néolibéralisme, Chaire d’études socio-économiques (UQAM), Collection Espresso, Montréal 1999.

Extraits du Rapport mondial sur le développement humain du programme des Nations Unies pour le développement

À la fin des années 1990, les 20 % les plus riches de l’humanité accaparaient 86 % des richesses ; les 20 % les moins riches, 1,3 %.

Dans plus de 70 pays, le revenu par habitant était à la fin des années 1990 inférieur à ce qu’il était 20 ans plus tôt.

Les 225 plus grandes fortunes du monde dépassaient les 1 000 milliards de dollars, soit l’équivalent du revenu annuel de près de la moitié de l’humanité.

Aux États-Unis, le pays le plus riche du monde, 45 millions de personnes vivaient sous le seuil de la pauvreté, 40 millions étaient sans couverture médicale, 52 millions étaient illettrées.

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