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Le vol de l'été se poursuit
N° 192 - septembre 2000

Le virage à droite est ambulatoire
Louis Préfontaine
Le virage ambulatoire a profondément bouleversé la manière dont sont administrés les soins aux malades du Québec, où ceux qui sont rendus à domicile prennent de plus en plus d’importance. Devrait-on faire payer par les malades les coûts de services qui sont en ce moment gratuits? Voici une des questions à laquelle tentera de répondre la Commission d’étude sur l’organisation et le financement de la santé et des services sociaux présidée par Michel Clair. Si les perdants d’une telle privatisation des soins à domicile sont faciles à deviner, il y aura également des gagnants, de grands gagnants pour qui privatisation égale profit...

Il n’y a aucun doute que le virage ambulatoire aurait pu être autre chose qu’un virage à droite et se traduire par une amélioration des soins dispensés aux Québécois.

Il s’agit en tout cas de l’avis de Jacques Fournier, organisateur communautaire au CLSC Longueuil-Ouest, qui affirme que le virage est une bonne chose, si c’est bien fait, et un véritable bordel dans le cas contraire. « Le grand malheur du virage, c’est qu’il fut instauré pendant la recherche du démentiel déficit zéro. »

En effet, le gouvernement a réalisé des économies sur le dos des travailleurs de la santé et des malades. On a pris l’argent de personnes au salaire déjà limité et celui de la collectivité pour enrichir des organisations déjà archi-riches par le biais du remboursement sans fin de la dette. Ce choix a considérablement nui aux services à domicile mis en branle avec le virage ambulatoire.

Une recherche du Conseil du statut de la femme de juin 1999 statuait il y a près d’un an à ce propos que « l’augmentation de la clientèle [dans les services à domicile] et son alourdissement [...] ne se sont pas traduits par une augmentation proportionnelle du personnel ni des ressources financières».

Une question se pose donc déjà 0 qui sont les gagnants et les perdants de ce virage ?

Des perdants parce qu’ils sont malades

Tout d’abord, il y a les malades. Ceux-ci sont les perdants parmi les perdants. Le Conseil du statut de la femme le note en ces termes dans un avis publié plus tôt cette année 0 « Avec le virage, on augmente les besoins en services infirmiers à domicile, en soins personnels, en entretien domestique, en médicaments... des besoins qui étaient pris en charge gratuitement à l’hôpital et qui incombent partiellement aux utilisatrices. »

Il y a, bien sûr, des services qui demeurent gratuits et sont offerts par les CLSC. Cependant, les CLSC sont sous-financés et ne peuvent pas offrir des services adéquats aux malades. Par exemple, un seul bain est présentement offert, ce qui est nettement insuffisant. Des services de répit-gardiennage sont également disponibles, mais la ministre Marois étudie présentement la possibilité de tarifier ces services.

Lorsqu’il est question d’aide domestique et d’entretien ménager, les malades doivent, la plupart du temps, faire affaire avec une compagnie d’économie sociale, dite du tiers secteur. Ces entreprises, souvent des coopératives, bien que subventionnées par le gouvernement, n’offrent pas des services gratuits aux malades. Le gouvernement paie 4 $ l’heure comme prix de base en ajoutant un certain montant en fonction du revenu du malade. Au bout du compte, celui-ci doit quand même payer pour un service qui était soit gratuit auparavant, soit inutile parce que le patient était à l’hôpital. Il est toutefois important de noter que les prix exigés par les entreprises d’économie sociale sont nettement inférieurs à ceux du secteur proprement privé, à cause du programme d’exonération fiscal du gouvernement, mais il s’agit d’une maigre consolation pour le malade.

La situation des travailleuses et des travailleurs s’est également dégradée. Dans les CLSC, ils gagnent entre 13 et 14 $ l’heure, mais leur charge de travail est étouffante. Dans les entreprises d’économie sociale, ils sont payés approximativement 8,30 $ l’heure pour faire de l’entretien ménager et s’occuper d’une personne dans le besoin. Claude Saint-Georges, de la CSN et membre de la Coalition santé, se demande 0 «Est-ce normal de payer 8 $ l’heure quelqu’un qui consacre sa vie à aider les malades ? »

Des gagnants parce qu’ils sont assureurs

Tout comme pour l’assurance-médicament, les grands gagnants du sous-financement public des soins de santé à domicile sont les compagnies d’assurances.

« Il existe un potentiel de croissance incroyable pour l’assurance invalidité au Canada », peut-on lire dans le rapport annuel de la Great West Lifeco inc. « Seulement 5 % des Canadiens qui travaillent sont protégés aux termes d’une assurance invalidité individuelle. »

Il n’y a aucun doute que le sous-financement public dans les soins de santé à domicile soit favorable à la Great West Lifeco. Seulement durant l’année 1999, le nombre de souscriptions d’assurance invalidité a augmenté de 11% et la direction semble voir l’avenir d’un bon œil puisqu’elle a créé une assurance pour les maladies graves qui est entrée en vigueur cette année.

Loto-maladie

Cette assurance permet de recevoir une compensation financière directe lors de maladies graves. À la différence de l’assurance invalidité dont les réclamations sont en versements mensuels, la réclamation de l’assurance sur les maladies graves est octroyée en un seul versement. Ainsi, dans le cas d’un homme non-fumeur de quarante ans, la prime est de 87,88 $ par mois. Dans l’hypothèse où se déclare un cancer, on lui versera immédiatement

100 000 $ qu’il pourra utiliser à sa guise. Pour aller, par exemple, se faire soigner aux États-Unis.

Les dangers du futur

Présentement, les compagnies de soins à domicile sont relativement petites, mais des monopoles et des oligopoles pourraient se créer rapidement, comme cela s’est produit dans le cas des fournisseurs Internet.

Des compagnies états-uniennes ont déjà commencé à s’implanter au Canada. L’une d’entre elles, la Olsten, signait il y a quelques années un contrat de 5,6 millions $ pour dispenser des soins à domicile à Winnipeg.

« L’accord de libre-échange (ALÉNA) est un peu comme un cheval de Troie », affirme M. Saint-Georges. « Une fois implanté, il devient difficile de faire marche arrière. »

Tant que le gouvernement continuera de sous-financer le réseau public de soins à domicile, il y aura des gens qui ne recevront pas des soins adéquats et des compagnies milliardaires qui s’enrichiront davantage.

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