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Le vol de l'été se poursuit
N° 192 - septembre 2000

« Léa était une organisatrice hors pair ! »
Élaine Audet
Entrevue d’Élaine Audet avec Madeleine Parent Léa est partie vite, comme elle a vécu. À ma question sur ce qui restera de plus vivace lorsqu’elle pensera à Léa, Madeleine Parent me répond sans hésitation que c’est leur première rencontre. Madeleine était militante dans un comité étudiant de McGill qui revendiquait de meilleures bourses du gouvernement pour les étudiantEs moins fortunéEs. Léa, âgée de quinze ans de plus que Madeleine et déjà engagée dans l’organisation des femmes, ayant eu vent des activités de celle-ci, avait demandé à un ami commun de la lui présenter.

Elles sont allées dans un de ces restaurants aux tables encastrées dans de hautes banquettes de cuir et elles ont parlé durant des heures, se souvient Madeleine, qui avait tant de questions à poser à Léa sur ses expériences de lutte, en Allemagne où elle avait vécu durant la montée du fascisme, et à Montréal, où elle était la principale artisane de l’accréditation syndicale des travailleuses du vêtement pour dames.

L’enfer de la guenille

À l’époque, c’étaient les Canadiennes-françaises qui étaient majoritaires dans le vêtement, et la plupart des immigrantes étaient juives et originaires d’Europe de l’Est d’où les parents avaient fui les pogromes avec leurs enfants, lui raconte Léa. Elles avaient une conscience de classe, alors que les Canadiennes-françaises étaient influencées par les curés qui leur disaient de fuir comme le diable les Juifs et les communistes. C’est ce fossé, en apparence infranchissable, que Léa Roback est arrivée à combler en faisant comprendre aux femmes de diverses origines ethniques que leurs intérêts fondamentaux étaient les mêmes, par-delà la religion et la politique.

Madeleine s’est rendue compte que la grande force de Léa venait de ce qu’elle savait écouter et permettre aux femmes d’articuler leurs revendications. Très vite, elle devenait leur amie et leur confidente. Dès le départ, elle s’était dirigée vers les secteurs où les femmes étaient majoritaires parce qu’elle savait que celles-ci étaient beaucoup plus exploitées que les hommes et que leur situation révélerait le vrai visage du patriarcat et du capitalisme.

Saint-Henri et la lutte sur tous les fronts

Après sa rencontre mémorable avec Léa, Madeleine Parent s’engage, en 1942, dans le comité de défense des travailleurs et travailleuses en temps de guerre, situé à Saint-Henri et, en 1943, dans le syndicat du textile primaire au moulin de coton de Saint-Henri. À cette époque, Léa a entrepris de syndicaliser les 4 000 employées de la RCA Victor (également située à Saint-Henri) et son comité d’organisation fait ses réunions dans le local occupé par le groupe de Madeleine. Celle-ci prend des notes durant les réunions et, le soir, elle rencontre un ami avec qui elle rédige un tract, le traduit et l’imprime sur une Gestetner.

Le lendemain, elle rencontre Léa à l’épicerie du coin et elles divisent les tracts en paquets que Léa et les militantes du comité de syndicalisation cachent sous leurs vêtements pour entrer à l’usine. Elles arrivent bientôt à faire signer 97 % des 4 000 travailleuses. Ce qui est exceptionnel, commente Madeleine. Une lutte qui restera dans les annales de l’histoire ouvrière où Léa Roback a démontré une fois encore, dit Madeleine, ses dons d’organisatrice hors pair.

Je demande à Madeleine ce que les femmes faisaient de leurs enfants pendant leurs interminables heures de travail alors que les deux membres du couple travaillaient. C’étaient les grands-parents et les voisines qui s’en occupaient. Quand, épuisées, les mères rentraient, elles n’avaient d’autre choix que de les envoyer jouer dans les rues afin d’être capables de préparer le souper et de veiller à toutes les tâches d’entretien de la maisonnée.

Une vie bien remplie

Quand je m’enquiers si Léa a déjà éprouvé des regrets, Madeleine me répond qu’elle ne le croit pas. Elle a toujours été au bout d’elle-même et, lorsqu’elle échouait quelque part, elle disait qu’elle saurait en tirer des leçons. Célibataire volontaire, elle a choisi, sur le plan personnel, de se consacrer à sa famille et à ses amies, prenant soin jusqu’à sa mort de sa mère qu’elle adorait.

Deuxième d’une famille juive polonaise de neuf enfants, elle s’est toujours occupée de ses frères et soeurs et, plus tard, de ses neveux et nièces. Elle aimait bien les hommes, mais pas assez pour en avoir un à demeure. Tel n’était pas son destin, pensait-elle. Les enfants ne lui ont pas manqué car elle en a toujours eu une ribambelle autour d’elle.

En terminant, Madeleine Parent rappelle que Léa Roback a été très active dans la lutte pour le vote des femmes, condition première de leur citoyenneté. Communiste convaincue, membre de La Voix des femmes, de divers comités populaires à Saint-Henri, elle a été de toutes les luttes contre l’antisémitisme, le racisme, l’apartheid, l’homophobie et surtout contre toutes les formes de discrimination et de violence envers les femmes.

Notes biographiques

Née à Montréal en 1903 au sein d’une famille juive polonaise de neuf enfants.

Durant les années 20, elle étudie en littérature à l’Université de Grenoble, travaille à Montréal et à New York, avant d’aller à Berlin rejoindre son frère, étudiant en médecine, de 1929 à 1932. Révoltée contre la montée du nazisme, elle adhère au parti communiste, participe aux luttes antifascistes et découvre le théâtre de Brecht qui l’enthousiasme.

De retour au Québec, elle rejoint le Parti communiste et, en 1935, ouvre à Montréal la première librairie marxiste, le Modern Bookshop.

En 1937, elle réussit à syndicaliser les 5 000 ouvrières de la robe à l’Union du vêtement pour dames (UIOVD).

Lutte pour le droit de vote des femmes, obtenu en 1940.

En 1943, elle participe à la syndicalisation des 4 000 ouvrières de la RCA Victor à Saint-Henri.

Milite à La Voix des femmes pour la paix, l’égalité des droits et contre le nucléaire.

À Montréal, en 1989, elle prend part à la manifestation de plus de 10 000 femmes afin d’affirmer le droit pour Chantal Daigle et pour l’ensemble des femmes de choisir d’être mères ou non.

En 1993, pour son 90ème anniversaire, création de la Fondation Léa Roback qui donne des bourses à des femmes membres de groupes communautaires ou progressistes qui seraient incapables autrement de faire des études. (Pour adresser vos dons 0 FONDATION LÉA-ROBACK, C.P. 48509, Outremont (Qc). H2V 4T3 – Tél.0 514-274-3123)

En 1998, ouverture de LA MAISON PARENT-ROBACK qui abrite une douzaine de groupes de femmes dont la Fédération des femmes du Québec (FFQ).

Pionnière du YWCA, organisme d’aide aux femmes depuis 125 ans et, depuis le 25 mai 2000, membre de l’Ordre national du Québec.

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