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Le vol de l'été se poursuit
N° 192 - septembre 2000

Pour contrer Stockwell Day, faut-il voter Jean Chrétien ?
Pierre Dubuc
On est en droit de se demander, à lire les journaux et à écouter différents commentaires à gauche, si l’arrivée à la tête de l’Alliance canadienne de Stockwell Day avec ses positions anti-avortement, anti-homosexuels et anti-bilinguisme ne provoquera pas une réaction similaire à celle qu’avait entraînée le dévoilement de Jean Charest lors de la dernière campagne électorale au Québec. Une partie de l’électorat progressiste s’était alors précipitée pour trouver refuge sous les jupes de Lucien Bouchard. Peut-on imaginer nos « progressistes » voter demain pour Jean Chrétien ?

La question se pose sans doute au Canada anglais où, avec le virage à droite du NPD, on peut se demander ce qui distingue réellement ce parti des libéraux. Mais, au Québec, le problème, nous dira-t-on, n’existe pas puisque nous avons le Bloc. Vraiment ? Examinons d’un peu plus près les différents scénarios possibles.

« Politics make strange bedfellows », disent les Anglais

Gilles Duceppe a profité de la Semaine de la fierté gaie pour fermer la porte que Stockell Day avait ouverte à une alliance entre les deux formations. Bien entendu, avant les élections, Gilles Duceppe va jurer sur la tête de sa mère que jamais il ne s’alliera à un parti dirigé par un pasteur évangéliste, mais qui dit qu’il en sera ainsi au lendemain du scrutin ?

Imaginons le Bloc détenir la « balance du pouvoir ». Quels seront ses choix ? N’appuyer aucun parti et risquer de se retrouver en élections précipitées avec une caisse électorale vide ? Donner son appui aux libéraux, le temps que ceux-ci remplacent Jean Chrétien par Paul Martin, lequel, a reconnu Gilles Duceppe, « ferait mal » au Bloc lors d’une élection...

Peut-on sérieusement exclure d’emblée toute forme d’appui du Bloc à un gouvernement minoritaire Stockwell Day ? Peut-être que Gilles Duceppe et d’autres bloquistes issus du mouvement syndical auraient beaucoup de scrupules à le faire, mais peut-on nous assurer que personne au sein du Bloc ne prêterait oreille aux sirènes du pouvoir ? Déjà, deux ex-bloquistes, Nic Leblanc et Réal Bélisle, ont joint les rangs de l’Alliance, ce qui nous rappelle que le Bloc est avant tout une scission du Parti conservateur, tout comme l’Alliance d’ailleurs !

Des positions pas si éloignées

Gilles Duceppe vitupère les positions de Stockwell Day, mais peut-on affirmer que ses exigences morales sont partagées par l’ensemble de sa députation ? N’a-t-on pas vu des députés bloquistes s’abstenir lors de votes importants sur l’avortement et l’homosexualité ? Mme Gagnon-Tremblay était-elle si éloignée de l’anti-bilinguisme de Day lorsqu’elle s’éclatait de rire en Chambre en lançant 0 « Pfut, disparus les francophones hors-Québec » ?

De plus, il est à prévoir que Stockwell Day, un ancien hippie devenu pasteur par simple opportunisme alimentaire, aura tôt fait de se recentrer sur ces questions, comme il a d’ailleurs commencé à le faire.

Sur d’autres questions fondamentales, le Bloc et le Reform campent déjà sur les mêmes positions néolibérales. Les deux ont été des « va-t-en-guerre » lors des guerres du Golfe et du Kosovo. Les deux sont pour le libre-échange, et des chantres de l’intégration économique du Canada et du Québec aux États-Unis.

Qui dirige le Bloc ?

Enfin, il faut poser la question fondamentale 0 qui dirige vraiment le Bloc ? Gilles Duceppe ou Lucien Bouchard ? Poser la question, c’est y répondre ! Alors, il convient de rappeler que Lucien Bouchard est un catholique pratiquant en synergie avec le puissant lobby de l’Église, comme en témoignent son rejet de la laïcisation de notre système scolaire et le refus obstiné qu’il oppose aux Orphelins de Duplessis. Faut-il également rappeler qu’il avait endossé la position la plus à droite lors d’un vote libre sur l’avortement alors qu’il était à la Chambre des Communes à Ottawa ? Ajoutons enfin que ce n’est pas non plus avec les politiques de son ministre des Finances, Bernard Landry, qu’il se démarquera des politiques fiscales de Stockwell Day !

À nouveau le « beau risque » ?

Les politiques constitutionnelles de Stockwell Day ne peuvent que plaire à Lucien Bouchard. L’Alliance met de l’avant une importante décentralisation des pouvoirs de la fédération vers les provinces.

Dans le contexte actuel, où les « conditions gagnantes » ne sont pas réunies, Lucien Bouchard pourrait être tenté par une réédition du « beau risque ». Que Gilles Duceppe décide d’y faire obstacle et il devra envisager de retourner à son poste de conseiller syndical à la CSN.

Du « déjà vu », disent encore les Anglais

La possibilité d’une répétition du « beau risque » acquiert encore plus de crédibilité lorsqu’on connaît les forces qui s’activent dans les coulisses. L’éminence grise de l’Alliance est nul autre que Peter White, le bras droit du financier Conrad Black.

Les manœuvres politiques de Conrad Black sont dictées par les leçons tirées de son étude de la période Duplessis. Pour Black, la seule façon de vaincre les libéraux est de constituer une alliance entre les conservateurs de l’Ouest du pays et les nationalistes québécois. Ce n’est qu’avec l’appui de Duplessis que John Diefenbaker et les conservateurs ont pu former un gouvernement majoritaire à la fin des années 1950.

Black a mis en application sa théorie en organisant l’accession à la tête du Parti conservateur de Brian Mulroney, alors son employé en tant que président de l’Iron Ore, une entreprise qu’il contrôlait. Ne restait alors qu’à convaincre René Lévesque d’emprunter la voie du « beau risque » et donner son appui aux conservateurs. Ce qui fut fait.

Par la suite, Black a jeté son dévolu sur le Reform Party et Preston Manning qu’il a introduit dans les cercles financiers de Bay Street à Toronto, et son associé, Peter White, est devenu l’éminence grise du Reform, puis de l’Alliance.

Une coalition demain, sous une forme ou l’autre, de l’Alliance et du Bloc ne serait que la répétition d’un vieux scénario, avec en toile de fond le programme politique de Conrad Black, la balkanisation du Canada et son intégration toujours plus poussée aux États-Unis.

Voter Chrétien ?

Faut-il pour autant voter pour les libéraux de Jean Chrétien pour bloquer la montée de la droite ? En fait, les libéraux fédéraux se comportent comme les péquistes au Québec. Ils se proclament « social-démocrates », mais souscrivent aux politiques de la droite. En dépit de promesses contraires, les libéraux ont conservé la TPS, n’ont pas touché à l’ALENA et appliquent les politiques fiscales de la droite.

Quel choix restera-t-il alors ? Peut-être devrons-nous suivre le conseil que Michel Chartrand donnait jadis à sa mère qui lui demandait pour qui voter. « Ces gens-là, disait-il, veulent tous votre bien, maman. On fait des croix partout ».

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